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HISTOIRE
DE L ALGÉRIE
ANCIENNE ET MODERNE
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DE L'ALGÉRIE
ANCIENNE ET MODERNE
DEPUIS LES PREMIERS ETABLISSEMENTS DES CARTHAGINOIS
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AVEC UNE [INTRODUCTION
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M. LÉON GALIBERT
PARIS
FURNE ET C", LIBRA1RES-ÉD1TEI 1RS
RUE SA1NT-AM>KK-I>ES-ARTS , ô'>
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AVANT-PROPOS.
Depuis treize ans nos armées foulent en tout sens le sol de l'Algérie ; depuis treize ans la France essaie à son tour d'imposer sa civilisation à cette contrée , qui ne s'est jamais appartenue, et qui néanmoins s'est toujours | montrée rebelle aux dominations étrangères; depuis f treize ans enfin cette conquête et notre occupation sou- lèvent à la tribune et parmi les publicistes les plus vives discussions. Naguère encore, malgré nos victoires , on doutait de la conservation de l'Algérie ; quand une voix auguste, noble interprète de la volonté nationale est venue dissiper ces alarmes : « Cette terre doit être désormais et « à toujours française, » a dit le roi aux cbambres réunies. « Mais, se sont écriés les « esprits inquiets, pourquoi notre droit de conquête n'a-t-il pas encore obtenu la sauc- « tion des cabinets de l'Europe? » A ce reproche, la France a montré la Méditerranée purgée des pirates et les nations affranchies par ses armes du tribut honteux qu'elles payaient aux barbares ; puis elle a soulevé l'immense linceul qui recouvre ses milliers d'enfants ensevelis sur la terre d'Afrique!... Voilà ses titres de possession : qui oserait les lui contester ? qui pourrait lui en donner de plus autbentiques?
Mais là ne s'arrêtent pas les récriminations des détracteurs de cette grande œuvre : « Pourquoi , disent-ils encore , après treize années de combats . sommes-nous si peu avancés? Pourquoi toujours des ennemis à vaincre, des insurrections à étouffer? Pourquoi, après tant de sacrifices d'hommes et d'argent , ne voyons-nous s'élever sur cette terre arrosée de tant de sang aucun établissement fort et durable? »
Nous entreprenons aujourd'hui, pour notre part, de répondre à ces accusations, en publiant l'histoire complète de V Algérie ancienne cl moderne; car, avant la conquête
il AVANT -PROPOS.
comme depuis l'occupation , aucune étude sérieuse n'a été faite sur les dominations qui ont précédé la notre dans l'Afrique occidentale, et c'est parce que Ton a ignoré le passé que Ton se laisse si facilement aller à accuser le présent.
Comment les Carthaginois étendirent-ils leur domination dans l'Afrique occidentale? Par quel ingénieux système de colonisation firent-ils concourir les tribus libyennes à leur commerce, à leurs conquêtes? Comment, à leur tour, les Romains s'emparèrent-ils de ces éléments organisés pour détruire Carthage ? Comment ces peuples , qui depuis sept cents ans paraissaient façonnés à la civilisation phénicienne, acceptèrent-ils ensuite celle Je Rome? Comment, après quatre siècles de soumission apparente , les vit-on passer presque sans résistance sous le joug des Vandales , puis sous celui des Gréco- Bysantins, et enfin se laisser confondre dans le Ilot arabe qui leur imposa son langage et ses croyances ?
Ce sont toutes ces révolutions que nous avons entrepris d'étudier et que nous essaierons d'expliquer: travail difficile, mais fécond en enseignements de plus d'un genre , surtout en rapprochements du plus haut intérêt ; car cette même terre où la France voit chaque jour se former et grandir de braves soldats, d'intrépides capitaines, des généraux illustres, fut aussi le théâtre des mémorables batailles que se livrèrent Scipion et Annibal ; c'est là que César vint cueillir le dernier fleuron qui manquait à sa couronne de triomphateur du genre humain ; c'est là que les factions de Rome, qui se disputaient l'empire du monde, vinrent vider leurs grandes querelles ; c'est là que mourut Caton ; c'est là que Pompée , Marius et Sylla consolidèrent leur gloire. Massinissa , le roi de Constantine , le fidèle allié des Romains , ainsi que ses descen- dants les Micipsa , les Juba , sont les types de ces chefs arabes qui , épris aujourd'hui de la supériorité de notre civilisation, se sont sincèrement ralliés à nous. Abd-el-Kader, c'est Jugurtha, c'est ïacfarinas, c'est Firmus ; car en Afrique les hommes sont tou- jours les mêmes, les noms seuls ne font que changer ; Abd-el-Kader est le successeur de tous ces esprits inquiets et ambitieux qui, à différentes époques, rêvèrent une suprématie nationale et indigène, utopie à la réalisation de laquelle s'opposent tou- jours le morcellement des tribus africaines , leurs mœurs égoïstes et leur caractère envieux.
La période arabe nous fera assister à ce magnifique déploiement de la civilisation d'Orient, qui de l'Afrique envahit l'Espagne, et ne s'arrêta qu'aux plaines de Poitiers, grâce aux efforts de la France et aux victoires de Charles Martel. Nous suivrons tour à tour les Arabes et les Maures dans leurs conquêtes intérieures et dans leurs expéditions au dehors : en Sicile, en Italie, sur les côtes de notre belle Provence, où existent encore tant de traces de leur passage. Puis viendra la période turque , qui répandit de nouveau les ténèbres sur les institutions sociales de cette partie de l'Afrique; époque où l'ignorance du plus grand nombre était la condition de puissance pour une minorité ambitieuse, et où la loi du plus fort, devenant la loi suprême, constituait en principe la plus hideuse tyrannie.
Enfin nous arriverons à l'ère nouvelle que nous ne craignons point d'appeler bien- faisante ; car l'un des peuples les plus civilisés de la terre a pris définitivement pos- session de l'Algérie, non-seulement pour répandre sur cette contrée les lumières qui fécondent à la fois le sol et l'intelligence, mais avec l'espoir aussi que les institutions importées dans ce pays franchiront les limites imposées au territoire que nous occu-
AVANT-PKOPOS. m
pons, et que, dans un avenir prochain, cette immense côte qui faii face aux régions européennes pourra se trouver avec celles-ci dans une intimité <le rapports que déter- minera leur conformité d'habitudes et d'idées. Nous examinerons avec soin la marche progressive de nos armes, de notre administration, de nos travaux dans cette contrée; et de l'expérience des faits accomplis nous déduirons les résultats que l'on est en droit d'espérer pour l'avenir.
Dans un livre où domine l'histoire d'événements contemporains, nous avons dû nous mettre en garde contre l'esprit de parti, et ne rien sacrifier a des préventions de per- sonnes ou d'opinions. L'impartialité a été notre principal guide; et si parfois nous avons déversé le blâme sur les actes du gouvernement ou sur ceux de ses agents, nous avons toujours obéi à des convictions puisées dans l'étude approfondie des hommes, des circonstances el des faits.
Nous avons foi dans la bonté de notre travail, non-seulement parce que nous lui avons voué une étude suivie et consciencieuse, mais encore parce que nous nous sommes aidé, et il ne pouvait en être autrement, de tout ce qui a été dit et écrit de mieux sur le sujet que nous traitions. Pour les temps anciens, Pline, Salluste, Tacite, Procope, nous ont fourni d'abondants renseignements, auxquels sont venus se joindre les travaux que les écrivains modernes ont consacrés à ces mêmes époques, MM. Ville- main, Dureau de La Malle, Saint-Marc Girardin, D'Avezac. M. de Perrodil, que recom- mandent ses Études épiques ainsi qu'une élégante traduction des poésies de saint Grégoire de Na/.iance, a bien voulu aussi mettre à notre disposition un travail historique préparé de longue main sur l'Algérie ancienne. Les historiens espagnols , JMannol , Sandoval , Haëdo, Coude , nous ont fourni de précieux matériaux sur la période arabe , que nous avons complétés au moyen des chroniques nationales. Pour la période turque, les documents ont été plus certains : MM. Sander-Rang et Ferdinand Denis, avec leur monographie des Barberousse, si précise, si exacte, nous ont permis d'aborder sûrement cette époque sans contredit la plus intéressante des annales d'Alger ; puis sont venus nous offrir leur concours M. de Rotalier, avec son Histoire de la piraterie des Turcs dans la Méditerranée , et M. Walsin Estherazy , auteur de récits fort intéressants sur la domination turque dans l'ancienne régence.
Parvenu enfln à l'époque de la conquête de 1830, les journaux, les mémoires, les souvenirs, les ordres du jour des ofliciers, des généraux et des gouverneurs, nous ont fourni une abondante moisson de documents. Le lieutenant-général Desprez , le capi- taine Rozey, le général Duvivier, le colonel Lapène , le général de l'Étang , le capitaine de Prébois, le baron de Latour du Pin, et surtout le colonel Pellissier avec ses Annales algériennes si pleines de faits, si riches d'observations, ont été nos principaux guides; les publications du général Bugeaud ne nous ont pas été moins utiles ; puis sont venus les voyageurs, les savants, les économistes, qui nous ont apporté les tributs de leurs recherches: MM. Baude , Blanqui , Berbrugger, Aristide Guilbert, Enfantin, sont devenus souvent nos auxiliaires. Mais un ouvrage qui nous a été d'une grande utilité, et auquel nous devons une mention toute spéciale, c'est le Tableau de la situation des établissements français dans r Algérie, publié chaque année, depuis 1838, par les soins du ministre de la guerre. Là se trouvent consignés, non-seulement l'histoire contem- poraine de l'Afrique française, mais un grand nombre de mémoires sur divers sujets se rattachant tous à ces possessions. Plusieurs ofliciers de l'armée ont pris part à ces tra-
iv AVANT-PROPOS.
vaux scientifiques , tandis que d'autres, se livrant avec succès à la culture des arts, ont fourni à l'illustrateur de ce livre, M. Raffet, des indications sûres qui lui ont permis de donner à ses compositions la précision et la vérité qui en augmentent encore le mérite. M. d'Estiennede Lioux, chef de bataillon au 58% a mis à sa disposition son album, riche en costumes et en sites dessinés sur place; MM. de !\eveu, capitaine d'état-major, et Pôurcet, aide de camp du général Changarnier, lui ont fourni aussi des croquis et des renseignements non moins utiles. Qu'ils reçoivent donc tous ici, ces hommes dévoués, artistes, savants et voyageurs, l'expression de noire vive reconnaissance, car sans leur concours il nous eût été impossible de mener à lionne lin l'entreprise que nous avions conçue.
Dans une œuvre aussi rapide (pie la notre, nous avons été souvent obligés, surtout dans la dernière période, de passer sous silence bien des faits isolés, d'omettre bien des détails. Pour suppléer à cette lacune , nous donnons sous forme d'appendice la biographie de tous les régiments qui ont pris part aux travaux et. aux complètes que l'armée française a accomplis en Algérie depuis treize ans. Ce tableau, d'une exactitude rigoureuse , relevé sur les documents officiels que M. le duc de Dalmatie, ministre de la guerre , a bien voulu faire mettre à notre disposition, répondra à toutes les exigences , réparera toutes les omissions, et assignera à chacun la juste part qui lui revient.
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CHAPITRE PREMIER.
DESCRIPTION PHYSIQUE DE LA RÉGION DE L'ATLAS.
L'Afrique, autrefois partie de l'Europe. — Los côtes dé l'Algérie. — Le Ment-Atlas ci scs ramifications. — Constitution du sol Algérien. — Minéraux. — Fleuves, cours d'eau, Lies, sources. — Les saisons , la température, la végétation, les plantes, les forêts, — Les animaux.
Avant d'entreprendre le récit des évé- nements historiques dont l'Afrique septentrionale a été le théâtre, avant de dérouler cette longue série de guerres et d'invasions qui ont tant de fois changé la face de ce pays, ruiné ses villes, et influé de mille manières sur l'existence de ses habitants, nous allons rapidement esquisser la physio- nomie de cette contrée. Nous gravi- rons ses montagnes ; nous parcourrons ses plaines et ses vallées autrefois si fertiles, et qui offrent encore à l'indus- trie moderne de si grandes ressources; nous indiquerons les différentes zones de cette riche végétation africaine, ainsi que les animaux qui s'y trouvent :
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2 DESCRIPTION PHYSIQUE
nous constaterons enfin les divers phénomènes de climatologie qui s'y suc- cèdent, les vents qui y régnent, la chaleur qu'il y fait, les pluies qui y tombent. Ce tableau succinct, à l'exécution duquel nous avons fait concourir les docu- ments les plus authentiques recueillis par les voyageurs et les savants de l'anti- quité et des temps modernes, donnera dès l'abord une notion exacte de l'Afrique septentrionale et dégagera le récit principal de toutes les descriptions de détail dont il aurait fallu le surcharger.
Les géographes de l'Orient donnaient le nom d'Ile Occidentale [Magrab Insala) à cet avancement que forment au nord-ouest, au delà du 30° de latitude nord, les terres planes de l'Afrique septentrionale '. Cette manière grandiose d'envisager une partie si importante de l'Afrique est fondée sur la nature môme du pays : en effet, la projection du continent africain entre la .Méditerranée, l'Océan atlantique et le grand désert de Sahara, lui donne au premier coup d'œil l'aspect d'une véritable île entourée de toutes parts d'un océan d'eau et de sable.
L'Atlas n'est pas, comme on le suppose généralement, et comme l'ont dit les géographes de l'antiquité , un groupe de montagnes isolé, sans ramifi- cations, c'est au contraire tout un système de hauteurs qui s'étend depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan, et qui détache complètement cette partie septen- trionale de l'Afrique du reste du continent. L'Atlas commence près des golfes de la grande et de la petite Syrte, d'où il s'élève peu à peu en vastes plateaux jusqu'à Tunis. Au nord et au sud, du côté des plaines unies de Sahara, il se dé- grade en plusieurs chaînes de montagnes basses, mais très escarpées. A l'ouest, il se précipite dans le pays de Maroc, jusque dans l'Océan atlantique, et forme, en s'abaissant, des plaines montueuses, des côtes garnies de rochers et un grand nombre d'écueils qui rendent si périlleux les rivages de la Méditer- ranée, depuis Agadir jusqu'au détroit de Gibraltar. Mais une circonstance bien remarquable et qui doit augmenter l'intérêt qu'offrent ces premières études de la nature africaine, c'est que cette vaste chaîne de l'Atlas se trouve
1 Ainsi que le t'ait remarquer Malte-Brun , dans sa savante Histoire de la Géographie , l'Afrique était fort mal appréciée des Grecs et des Romains. Homère connaissait la Libye , « pays, dit-il, où les agneaux naissent avec des cornes, où les brebis niellent bas trois fois « par an. » (Odyssée, liv. iv. )— Il est impossible de tirer du texte d'Hérodote un ensemble clair et précis de ses idées sur l'Afrique occidentale. — La description de cette partie de l'Afrique, chez Strabon, prouve bien que les connaissances de son temps atteignirent à peine les bords du Niger. Il dit, il affirme, il répète que l'Afrique se termine par des déserts, soit qu'on suive les côtes sur l'Océan, soit qu'on pénètre vers l'intérieur, et (pie les Romains en possèdent à peu près toutes les parties qui ne sont pas désertes ou inhabitables. — Les Ro- mains, du temps de Pline, ne connaissaient que le tiers de l'Afrique, et le savant naturaliste lui-même possède des notions si imparfaites sur cette partie du monde, qu'il place les sources du Nil dans les montagnes de la Mauritanie. — Dans un ouvrage aussi concis que cette his- toire, nous avons dû mettre de coté toutes ces fables, toutes ces assertions hasardées, pour arriver de suite aux géographes et aux voyageurs modernes, dont les travaux positifs sont à l'abri de toute critique. Pour d'autres parties, la géographie ancienne nous offrira des docu- ments irrécusables.
DE IV RÉGION DE L'ATLAS. •*>
intimement liée au système géologique de notre continent. Les beaux travaux hydrographiques de Smith ont démontré qu'entre le cap Blanc de Biserle et
la Sicile, une suite de montagnes SOUS-marines, trahies par plusieurs récits, unissent le royaume de Tunis à la Sicile, tandis que les sondages exécutés dans le détroit de Gibraltar ont pleinement constaté (pie si ce canal pouvait être mis à sec, on verrait les chaînes de l'Atlas se rattacher par toute leur structure à celles de la péninsule ibérique : de telle sorte qu*il est permis d'avancer que, dans les figes anté-historiques , l'Europe et l'Afrique ne l'ur- inaient qu'un seul et même continent'.
Dans l'une et dans l'autre, des ravins profonds, de riches vallées et de beaux pâturages se dessinent sur le versant des montagnes; on remarque, au delà comme en deçà de la Méditerranée, la même disposition du sol, qui s'élève graduellement en plateaux superposés au-dessus' du niveau de la côte; dans les deux pays, l'encaissement delà plupart des rivières entre de hautes berges et le dessèchement périodique de leurs eaux, offrent de nouveaux traits de ressemblance non moins caractéristiques; nous mentionnerons encore ce fait constaté par des géographes célèbres, c'est que la hauteur des cônes les plus élevés de l'Atlas correspond parfaitement aux montagnes neigeuses de la Sierra-Nevada, situées vis-à-vis dans l'Andalousie et le royaume de Grenade : les deux systèmes ne diffèrent que dans leurs dépressions. Le plateau d'Es- pagne a sa principale pente dans les vastes plaines de l'ouest vers l'Océan atlantique; du côté de la Méditerranée elle est beaucoup moins prolongée et plus escarpée. En Barbarie, au contraire, les grandes plaines de la principale dépression du plateau se dirigent, à l'est, vers la Méditerranée; celles qui vont joindre l'Océan sont beaucoup plus abruptes.
La physionomie générale des côtes de l'Afrique septentrionale, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au cap Blanc de Biserte et au cap Bon de Tunis, où se forme le bassin occidental de la Méditerranée, et où commence la grande éehancrure des Syrtes , est assez uniforme : les derniers mamelons de l'Atlas y finissent en nombreux promontoires, séparés par des baies peu profondes. La terre n'a point de saillies très-considérables dans la mer; la mer ne découpe pas largement la terre, et les fleuves y sont trop faibles pour s'ouvrir de vastes embouchures.
Tel est l'aspect des côtes : leur étendue , depuis Tabarque, vers l'est, jus- qu'à Milonia, vers l'ouest, présente un développement de 250 lieues de 25 au degré. Les ports qu'on trouve sur cette côte sont nombreux, mais peu consi- dérables, comme il arrive partout où les vallées sont courtes et encaissées. Les golfes de Bougie, de Koll ou Collo, de Stora, de Bône, d'Arzeou ,
1 Ritter, Malle-Brun, Humboldt, d'Avezac, les capilaines Bérard et Saniler-Rang, ainsi que la plupart des géographes, partagent cette opinion. — En 1824, nous avons nous-méme constaté la présence de ces aspérités sous-niarincs.
k DESCRIPTION PHYSIQUE
d'Areschgoun (Rashgoum), olîrent à la navigation d'excellents abris, des rades sûres et spacieuses : mais le meilleur de tous les mouillages est sans contredit celui d'Oran, appelé par les Latins Portas Magnus, et par les Arabes Mers-el- h'ebir, ou le grand port. A Alger, position militaire et maritime la plus déci- sive de toute la côte, la nature a été moins généreuse, et il faudra exécuter, comme nous le verrons plus tard, de grands travaux pour donner à son port toute l'étendue que réclame la destination de cette place. Maintenant que nous connaissons ie littoral , pénétrons dans l'intérieur des terres ; et tout d'abord reconnaissons l'immense chaîne de montagnes qui constitue le carac- tère principal de cette contrée.
Chez les anciens, le Mont-Atlas était un héros métamorphosé en pierre; ses membres robustes étaient devenus autant de rochers ; il portait l'Olympe entier avec toutes ses étoiles, et ne succombait point sous un tel fardeau; sa tète, couronnée d'une forêt de pins, était toujours ceinte de nuages ou battue des vents et des orages ; un manteau de neiges couvrait ses épaules, et de rapides torrents coulaient de sa barbe antique '. Cette personnification majestueuse et poétique de l'une des plus remarquables montagnes de l'ancien monde est en partie justifiée par le peu de largeur que présentent les bases du haut Atlas. Cette chaîne, vue de profil , ainsi que le fait observer M. de Humboldt, appa- raissait aux anciens navigateurs comme une colonne aérienne isolée, suppor- tant la voûte du ciel : de cette configuration à la tradition mythologique., il n'y avait qu'un pas; aussi s'est-elle conservée intacte de génération en génération jusqu'à nous. Un fait incontestable, c'est qu'aucun voyageur, pas môme les caravanes les plus lentes, ne mettent plus de trois jours pour se transporter des plaines du nord-est à celles du sud-est.
Dans le système atlantique sont comprises toutes les montagnes qui bordent l'Océan et la Méditerranée, depuis celles appelées Montagnes Noires, près du cap Bojador, jusqu'au désert de Barcàh. Ce que l'on nomme proprement Atlas, est un groupe de plusieurs chaînes parallèles qui reçoivent différents noms des géographes. Le Grand-Atlas borde l'empire de Maroc ; le Petit- Atlas commence à Tanger, près du détroit de Gibraltar, et se prolonge jusqu'au golfe de Sidre. On y remarque les monts Gharian ; plusieurs rameaux s'en détachent sous les noms de monts Haroudjé, que les Arabes distinguent en Haroudjé-el-Açouad ou Haroudjé noir, et en Haroudjé- cl-Ablad ou Haroudjé blanc ; d'autres rameaux portent les noms de monts Tiggerendoumma, Tibcsty, Haïfath,ce sont ceux qui vont se terminer dans les déserts de Libye et de Sahara. La troisième chaîne de l'Atlas est celle des monts Ammer, dans l'Algérie, qui joint le Grand et le Petit Atlas aux
1 Dans les idées populaires de la géographie ancienne, l'Atlas était à la fois la colonne sur laquelle reposait le ciel , cl la borne où finissait le monde. L'Atlas était dépeint par les géo- graphes de l'antiquité comme un sanctuaire impénétrable, plein de désordres, de mystères et d'horreurs.
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Montagnes Noires, et dont les rameaux circonscrivent le Fezzan '. C'est dans l'empire de Maroc, principalement à l'est de la ville de Maroc et au sud-est de celle de Fez, que l'Atlas atteint sa plus grande hauteur; c'est là aussi que se trouvent concentrées les neiges éternelles. Puis, à mesure qu'il s'avance vers l'est , l'Atlas se dégrade proportionnellement, de telle sorte que les sommets «lui se trouvent sur le territoire algérien sont plus élevés que ceux de Tunis, et que ces derniers dépassent, à leur tour, les pics de la régence de Tripoli. Quoiqu'on n'ait pas encore fait des relevés rigoureusement exacts de ces divers sommets, on peut néanmoins établir que les points culminants du Grand-Atlas, dans l'empire de Maroc, ne s'élèvent pas au-dessus de 4,000 mètres, et que ceux d'Alger ne vont pas au-delà de 3,000.
Dans l'Algérie, l'Atlas se prolonge parallèlement à la côte, et traverse cette province dans toute sa longueur. A son point culminant, il se; déroule ou plutôt il s'épanouit en une vaste chaîne, dont la masse complexe, imposante, sépare le territoire d'Alger proprement dit du Sahara et le protège contre l'influence des vents du désert. Puis vers le nord, au-delà des plateaux adossés à cet im- mense rempart, comme une suite déterrasses, une seconde chaîne, sous le nom de Petit-Atlas, s'étend parallèlement à l'autre, de l'est à l'ouest, en suivant le littoral dans toute sa longueur. Celle-ci est le point de départ d'une mul- titude de ramifications qui se rattachent à la grande ligne du Sahara , ou s'avancent abruptement dans la direction de la Méditerranée, et quelquefois jusque sur la côte.
Plusieurs défilés d'une physionomie pittoresque et sauvage se dessinent entre les chaînons multipliés de l'Atlas; les Turcs les appelaient Demir-Capy (Portes de Fer). Ce sont, en effet, de formidables portes, toutes taillées pour les besoins de la guerre, et dont quelques hommes peuvent facilement dé- fendre l'accès. Le plus occidental de ces cols, dans le grand Atlas, est celui qui a reçu le nom de Bab-el Soudan (Porte du Sultan). Les plus remarquables de l'Algérie sont les Bibans et le Teniah de Mousaïah, tous les deux franchis par l'armée française sous les ordres du duc d'Orléans 2, Là où l'écartement des montagnes a laissé de plus grands intervalles, se développent de fraîches val- lées et de vastes plaines : à l'est d'Alger, on cite les plaines de Constantine et celle de Bône, connue sous le nom de la Boujimah ; à l'ouest, les bassins du Chéliff, de l'Habrah, donnent la plus haute idée de la fécondité de cette partie de l'Afrique. Dans les environs de Mostaganem, de Mazagran, d'Arzeou, de Mascara, de Tlemecen, de la Calle, il y a aussi bon nombre de vallées suscep- tibles d'une riche culture; enfin, à quelques lieues de la capitale se trouve la Metidja, la plus vaste et la plus belle plaine de l'Algérie.
La constitution géognostique du Grand-Atlas est à peine indiquée par les
1 Malte-Bran, revu par Huot , Description générale de l'Afrique, t. v, p. 593.
- Octobre 1837. — Mai 1839. Nous rapporterons en leur lieu, ces expéditions avec détail.
G DESCRIPTION PHYSIQUE
voyageurs européens qui ont franchi cette ligne de montagnes; nous savons seulement qu'il est formé d'une roche de quartz et de mica, appelée gneiss ; qu'on distingue au-dessous de celle-ci un calcaire de sédiment inférieur, et que les couches du calcaire, primitivement horizontales, sont devenues presque perpendiculaires, par la puissance d'un soulèvement dont il est impossible d'assigner l'époque. Des roches quartzeuses, le grès, et un calcaire grossier ferrugineux, parsemé en beaucoup d'endroits de corps organisés et de pétrifi- cations de toute espèce, paraissent constituer la plupart des collines qui se ramifient entre le grand et le petit Atlas. Les collines par lesquelles l'Atlas se termine dans le désert de Barcâh, sont des masses calcaires blanches ; l'IIa- roudjé blanc est de ce nombre. Quant à l'Haroudjé noir, peut-être son noyau est-il calcaire, mais il n'offre que des mamelons de basalte, ainsi que l'a ob- servé Hermann ; on croit que (-'est le mont A ter des anciens.
Le sous-sol des plaines est généralement argileux ou calcaire à Alger, siliceux à Bône, et calcaire ou schisteux à Oran. Le sol de la Metidja est en- tièrement formé par un terrain d'alluvion. Ce sont des couches horizontales de marnes argileuses et grisâtres et de débris pierreux de différentes natures. On a encore observé que l'IIarrach roule des marbres blancs et veinés, des grès, des spaths calcaires, des pierres ferrugineuses, des stalactites et des morceaux de fer ; et que des troncs et des feuilles de plantes ont laissé très-distinctement leur empreinte diversifiée sur ces nombreuses substances. Dans les plaines d'Oran, l'humus est beaucoup moins abondant que dans la Metidja, et ne dépasse guère une épaisseur moyenne de sept pouces. C'est en quelques endroits une marne jaune, et ailleurs une argile rouge ou blanche. Quant à la terre végétale des plaines de Bône, elle se recommande par sa profondeur et son excellente qualité.
Les Romains avaient découvert des mines de toute espèce dans leur pro- vince d'Afrique; ils faisaient surtout un très grand cas des marbres de la Numidie, qui étaient d'un beau jaune uni , ou tacheté de diverses couleurs. Depuis, en traversant dix siècles de vicissitudes, la connaissance de ces exploitations s'est entièrement perdue; et le gouvernement algérien, avec son insouciance ordinaire, n'a voulu prendre aucune mesure ni tolérer aucune tentative qui aurait eu pour objet d'en retrouver les traces. Les preuves de l'existence de ces trésors souterrains ne s'en montrent pas moins partout à nu sur les flancs ravinés des montagnes. Les calcaires gris et noirs qu'on voit alterner avec les marnes schisteuses et le phyllade, et les schistes talqueux du Petit-Atlas et du massif d'Alger, ont fourni ou pourraient donner des grès, du marbre blanc, de l'ardoise, et des terres pour la fabrication des tuiles, des briques, etc. Dans les vallées del'Arbâ et de l'Oued-cl-Akhra, on a trouvé plusieurs carrières de gypse ou de pierre à plâtre; et plus loin, dans les gorges de l'Atlas, de très-beaux marbres statuaires, de l'albâtre, de l'ocre jaune, de la terre de pipe et du blanc d'Espagne. Le calcaire tertiaire
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. 7
d'Ôran a été employé de tout temps aux constructions de la ville. Trois gros bancs en pleine exploitation, dans la carrière de Saint-André, donnent de très- belles pierres de taille.
Le fer abonde dans toute l'Algérie. « De Tabarque jusqu'au delà de Bône, dit l'abbé Poiret, le fer se présente sous toutes sortes de formes; il est mêlé à la terre glaise, qu'il colore fortement en rouge, à l'argile qu'il teint en jaune très-brun, au sable qu'il noircit. Dans les ravins il dépose un ocre pulvé- rulent d'un rouge de sang : les fissures des grès sont remplies d'une substance noire ferrugineuse, et les pierres en sont incrustées. » Dans les montagnes des environs de Bougie, les Kabaïles exploitent depuis longtemps des mines de fer, dont les produits leur servent à fabriquer des canons de fusil, des instruments aratoires et d'autres ustensiles. Ils tirent aussi de ce solmontueux du minerai de plomb pour les usages de la guerre et de la chasse. A cinq ou six lieues de Mascara, dans les montagnes de la Tesclia , il existe une mine de cuivre presque à fleur de terre. La direction du filon va de l'est à l'ouest, et, en plusieurs endroits, elle se rapproche tellement de la surface du sol, qu'elle lui communique une teinte verdûtre.
Les assertions de Pline sur l'existence de l'or et des diamants dans le nord de l'Afrique, longtemps considérées comme erronées, ont été vérifiées depuis la conquête française. On a recueilli des diamants à Constantine parmi les sables aurifères de YOued-cl-Raml, ou rivière de sable; et le nom de VOued-el- Dzchel (rivière de l'or), qui forme par sa jonction avec l'Oued-el-Raml, le Sou-el-Gemar ou rivière de Constantine, dit assez que les eaux de ce fleuve roulent des parcelles d'or. Des indices analogues attestent sur d'autres points la présence des mines d'argent. Les pierres précieuses que l'on rencontre le plus fréquemment dans l'Atlas, sont : les grenats, les calcédoines, et les cristaux de quartz.
Les sources sont très-nombreuses sur le versant des montagnes et au milieu des collines qui accidentent le territoire algérien : les unes se précipitent avec fracas de rocher en rocher; les autres roulent lentement leurs eaux dans la plaine. Du mois de novembre au mois de mai, les torrents et les rivières, enflés par les pluies, grossissent rapidement, souvent même ils débordent ; mais insensiblement, quand viennent les grandes chaleurs, ils diminuent, et bientôt dans leurs lits il ne reste plus qu'une grève à peine humectée par un imperceptible courant. Soit que l'Atlas se trouve trop rapproché de la mer, soit que ses versants aient été déboisés, soit que les rayons du soleil dessèchent trop rapidement la terre, toujours est-il qu'il n'y a dans l'Algérie aucun cours d'eau suffisant pour entretenir un système régulier de naviga- tion intérieure; ils peuvent tout au plus subveuir aux besoins de l'irrigation agricole.
De tous les cours d'eau du territoire d'Alger, proprement dit, un seul, l'Oued-el-Kerma, a son origine dans le massif qui entoure cette ville. L'Har-
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rach, laChifï'a, l'Oued-Bouffarick,rOued-Jer etl'Hamise prennent leur source dans les montagnes du Petit-Atlas. L'Harrach, malgré le peu de largeur de son lit, est un des cours d'eau les plus importants de cette portion de l'Al- gérie; il coule, en serpentant, dans la belle plaine de Metidja, et ne devient profond qu'au moment des grandes pluies. Pendant les autres époques de l'année, on le traverse à gué presque partout. La Chiffa sillonne aussi la plaine de Metidja. Cette rivière reçoit successivement l'Oued-el-Kebir et l'Oued-Jer ; elle prend alors le nom de Mazafran , et se dirige vers le nord-ouest où elle se réunit encore à l'Oued-Bouffarick ; puis elle contourne le massif d'Alger, perce les collines du Sahel, et se jette dans la mer à deux lieues de Sidi-Ferroudj. Le cours du Mazafran est assez rapide; mais quoiqu'on certains endroits son lit présente MO mètres de large, et ses berges \0 mètres de hauteur, ses eaux sont peu profondes.
Les principales rivières de la province d'Oran sont : l'Oued-el-Maylah, nommé aussi Rio-Salado, l'Habrah, l'Oued-Hammam, la Tafna et le Chéliff; la plupart de ces cours d'eau descendent des gorges de l'Atlas. La Tafna, qui a donné son nom au traité conclu entre le général Bugeaud et Abd-el- Kader, est une des grandes rivières de la province d'Oran. Après un cours d'environ 30 lieues pendant lequel elle est grossie par la Sickack et plusieurs autres affluents, elle se jette dans la mer, à l'extrémité orientale du golfe de Harchgoun. L'Oued-el-Maylah, la rivière salée, le Salsum Jlumen des Bo- mains, dont le cours a été peu exploré, justifie son nom par la qualité de ses eaux, et se jette à la mer non loin du cap Figalo ; l'Habrah, réunie à l'Oued-el- Hammam et à la Sig, forme près d'Arzeou une espèce de marais qui se décharge dans la mer. Au delà, vers l'est, coule le Chéliff, le fleuve le plus remarquable de toute l'Algérie par le volume de ses eaux et la longueur de son cours. Il prend sa source dans le Sahara, au sud de la province de Titterie, traverse le lac Dya, décrit une ligne de 80 à 100 lieues, de l'est à l'ouest, sans jamais être obstrué par les sables, et vient se jeter dans la Méditerranée à six milles au- dessous de Mostaganem. La vallée qu'il parcourt est aujourd'hui la plus belle partie des provinces de Titterie et d'Oran. Les autres cours d'eau de cette pro- vince ne sont que des ruisseaux sans importance, qui se jettent dans la Sebkhâ (lac salé d'Oran), ou se perdent dans les sables.
De nombreux cours d'eau sillonnent aussi la province de Constantinc; les plus remarquables sont : la Summam, l'Oued-el-Kebir, l'Oued-Zefzag, la Sey- bouse, l'Oued-Boujimah et le Maffragg. La Summam, appelée aussi Oued- Adouze et Nazabah, coule du sud-ouest au nord-est. On la trace ordinairement comme prenant sa source dans la province de Titterie, traversant la chaîne du Jurjura, et se terminant à la mer, dans le golfe de Bougie, au-dessous du cap Carbon. De ce point, en nous avançant vers l'est, nous rencontrons l'Oued-el-Kebir (le grand fleuve), le cours d'eau le plus important de cette province. 11 prend sa source dans la chaîne du Grand-Atlas, à plus de cinq
I)K LA RÉGION DE L'ATLAS. 9
journées de marche de Constantine. L'Oued-el-Kebir, appelé aussi Oued-Rum- mel dans la partie supérieure de son COUTS, coule du nord au sud sur un plateau
éle\é, perce plusieurs contreforts du Petit- Atlas, tourne autour des murs de Constantine, et déverse ses eaux dans la mer entre Djigelli et le cap Boujarone.
Après avoir franchi 1 Oued-Zhoure et l'Oued-Zeaniah, nous nous trouvons sur les rives du Zefzaf, qui prend s;» source sur le versant nord-est du Djebel-el- Ouache, et se rend, par un cours d'environ douze lieues, dans le golfe de Stora auprès de Skikida. En s'avançant encore vers l'est, on rencontre la Sey- bouse, dont le cours accidenté embrasse une étendue de M) lieues ; formée par la réunion de l'Oued-Zenati et de l'Oued-Alligah ; ses eaux sont très- profondes dans la vaste pleine qu'elle parcourt, et à son embouchure dans le golfe de Bône, elle reçoit les petits navires de cabotage ; les sandales peuvent même remonter son cours, jusqu'à une assez grande distance de la mer.
Le versant méridional de l'Atlas algérien, généralement plus aride que le versant du nord, et offrant aux eaux beaucoup moins d'ouvertures, produit cependant deux fleuves considérables : le Medjerdah ( le liugrada des Ro- mains), qui appartient à la régence de Tunis plutôt qu'à l'Algérie; et l'Oued- el-Gedy, (rivière du Chevreau), qui, courante l'est, allait autrefois, sous le nom de Triton, se jeter dans le golfe de la petite Syrte ( golfe de Cabès) ; il se perd aujourd'hui dans le lac de Melgig à l'extrémité méridionale de la pro- vince de Constantine.
11 existe sur le territoire algérien plusieurs lacs ou marais, dont la constitu- tion n'est pas sans intérêt : la plupart sont salés ou saumatres; ils s'emplissent durant la saison des pluies, et se dessèchent en été. Au sud de Constantine on trouve le Chott, vaste marais fangeux, où croupissent des eaux saumatres pendant les saisons pluvieuses. La Sebkha d'Oran est une énorme masse d'eau qui a 2,000 mètres de large, et qu'on voit s'étendre, du côté de l'ouest, à perte de vue, comme un bras de mer. Cependant, l'évaporation est si active pendant les chaleurs de l'été, qu'au mois de juillet les chevaux et les chameaux des Arabes passent d'une rive à l'autre presque à pied sec. Bans la plaine de la Metidja, aux environs d'Alger, à Bône, à Arzeou, il existe plusieurs lacs de cette espèce , moins importants , il est vrai , mais soumis aux mêmes lois. La qualité saline de ces lacs se reproduit dans un nombre très-considérable de sources, au point que, suivant la remarque de Desfontaines, les eaux salées seraient beaucoup plus abondantes en Algérie que les eaux douces; aussi, le nom Oued-el-Maleh ( ruisseau de sel ) se reproduit-il fréquemment dans la nomenclature topographique des Arabes. Les eaux thermales n'y sont pas moins répandues : plusieurs de ces sources ne sont que tièdes , à la vérité, mais il en est qui s'élèvent à une haute température, comme celles de Hammam-Meskoutyn et de Hammam-Merigàh qui atteignent 76° Kéaumur '.
' On voit encore a Hainniain-Merigah , VAquœ Calidœ Colonia des anciens , les restes de
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10 DESCRIPTION PHYSIQUE
Cette abondance d'eaux salines et minérales, qui annonce une formation volcanique intérieure, ne doit pas cependant faire conclure que le territoire d'Alger soit dépourvu d'eaux douces et fraîches. Il suffit, pour en trouver, de creuser à très- peu de profondeur; souvent même on l'obtient jaillissante comme dans nos puits artésiens. Les Érouagah , tribus qui occupent l'extré- mité méridionale de la régence, pratiquent avec succès, depuis un temps immémorial, le procédé du forage, dans le but de procurer, disent-ils, une issue à l'eau douce du Bahr-that-el-Erdh ( de la mer souterraine), et ils réus- sissent presque toujours1. On rencontre ordinairement l'eau douce à quatre ou cinq mètres de profondeur, mais jamais les sondages ne dépassent quatre- vingts mètres.
Le mouvement des saisons et la succession des accidents atmosphériques ne se manifestent point, en Algérie, par les effets extrêmes qui, dans d'autres parties du monde, rapprochent et confondent môme quelquefois les phéno- mènes météorologiques les plus opposés; la température n'y est pas trop chaude en été, ni trop froide en hiver, et les transitions par lesquelles elle passe d'un état à un autre, aux époques de ses plus grandes révolutions, y sont presque insensibles. En général, le ciel y est d'une admirable pureté, et l'air extrêmement sain". Si , en quelques endroits, des émanations dangereuses s'élèvent des eaux croupissantes, cela tient à des causes purement locales, et que l'art doit bientôt faire disparaître. Les légers brouillards qu'on voit se for- mer après le lever du soleil ne tardent pas à se dissiper sur les hauteurs du massif, et quoiqu'ils persistent plus longtemps dans la plaine, il n'en résulte aucun inconvénient. Les maladies endémiques sont inconnues à Alger, et on remarque, comme une preuve des qualités hygiéniques de 1 air, que, dans le dispensaire public, la durée moyenne des traitements n'excède pas vingt-deux jours.
« La température est on ne peut plus agréable à Alger, dit le capitaine Kozet, pendant une grande partie de l'année. Quand vient l'été, la chaleur est très-vive, sans doute, mais n'est point accablante, et l'étranger s'accoutume facilement à la supporter. Un grand nombre de plantes de l'Europe tempérée, et môme des environs de Paris, vivent dans cette atmosphère, qui, presque toujours chaude et jamais brûlante, favorise extraordinairement la croissance des productions naturelles du sol \ »
l'architecture et de la civilisation romaines. A 15 lieues de Bùne, sur la route de Conslantine , il y a une source incrustante nommée Hammam-Berda , probablement VAquœ Tibilitanœ des Romains, qui fournit de l'eau à 80° Réaumur, et auprès de laquelle est construite une grande cl l»elle piscine. On cite encore, à 15 kilomètres de Sétif, les eaux thermales de Hainniam-Staïssa.
1 Ces Érouagah s'étendent au sud de l'Oued-el-Gedy, vers le Sahara. La petite ville d'Ouer- quela, station des caravanes, et dernière place habitée de l'Algérie , du côté du grand désert , leur appartient; elle est située à près de 150 lieues d'Alger.
2 En 18:17, la direction du port d'Alger a constaté 233 jours de beau temps, et 270 eu 1839.
'■ La hauteur commune du thermomètre, pendant les mois de juin , de juillet , d'aoûl et de
DK LA RÉGION DE L'ATLAS. Il
La saison pluvieuse, fréquemment interrompue par de beaux jours, se pro- longe pondant six mois , de novembre à mai. Le8 pluies, qui, aux autres époques de l'année , ne durent guère plus d'une heure ou deux , sont alors continues et très-abondantes1. Presque toujours, ce sont des vapeurs marines que le vent du nord enlève à la surface de la Méditerranée et pousse dans la direction du sud. Les vapeurs, au moment OÙ elles approchent des confins du désert, sont tout à coup arrêtées par la grande muraille de l'Atlas et refoulées sur les terres du littoral; là, par le merveilleux travail de la nature, elles se résolvent et tombent en eaux fécondantes.
Les nuits les [tins froides des mois de décembre et de janvier amènent quel- quefois des gelées blanches. Comme les orages sont très-rares, il tombe peu de grêle ; et la neige est un incident météorologique qui survient à peine une ou deux t'ois dans le cours de l'année. Plus fréquente dans les montagnes du Petit-Atlas que dans la plaine, elle s'y fond ordinairement avant l'expiration du mois dans lequel elle est tombée.
Mais l'Algérie a un avantage que n'ont pas beaucoup d'autres contrées mé- ridionales; quand les pluies cessent ou deviennent rares, l'humidité continue de tempérer, sous d'autres formes, l'action trop vive de la chaleur. Pendant le jour, une vapeur aqueuse, répandue dans l'atmosphère, humecte tous les corps ; et, une demi-heure après le coucher du soleil , les rosées commencent à tomber avec une si grande abondance, qu'elles pénètrent la tente du soldat, et rafraîchissent les campagnes presque autant qu'une pluie d'orage.
Sur toute la côte, comme dans le port d'Alger, les vents du nord et du nord- ouest régnent depuis le mois de novembre jusqu'au mois d'avril ; ils font baisser le thermomètre, amènent les pluies et déterminent les tempêtes, dont on a cependant trop exagéré les dangers. Les vents du sud et du sud-ouest sont moins fréquents , et ceux de l'ouest plus rares encore ; ces trois derniers font monter le thermomètre, et rassérènent presque toujours le ciel.
Le vent du désert, le simoum des Arabes, fait quelquefois sentir sa funeste influence dans le nord de l'Afrique. 11 s'annonce à Alger par une espèce de brouillard qui se montre sur le Petit-Atlas ; la chaleur devient alors insuppor- table, et le vent ne tarde pas à arriver. Les hommes et les animaux , affaiblis , et pouvant à peine respirer , sont obligés de chercher un abri ; partout l'atmo- sphère est embrasée, et si la durée de ce phénomène, ou du moins sa plus grande intensité, n'était pas bornée à quelques heures, il deviendrait néces- sairement la source de grands désastres 2.
Le climat est sain dans les environs d'Oran ; il est chaud , mais les chaleurs
septembre, qui sont marqués par les plus grandes chaleurs, est de 19, de 23, 24 et 25 degrés ; celle des trois mois d'hiver, novembre, décembre et janvier, varie de 14 à 15 degrés, moyenne qui diffère peu de la température du printemps d'Europe.
1 En 1837, il y a eu 68 jours de pluie. En 1839 , les jours pluvieux ne se sont élevés qu'à 43.
-' En 1839, le vent du désert ne s'est fait sentir à Alger que huit fois, du 7 mai au 26 août.
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n'y sont point insupportables , à cause des brises périodiques qui y régnent pendant l'été. Les principes qui développent ailleurs des fièvres intermittentes souvent mortelles, n'existent point dans cette province; cependant les chan- gements subits de température, et l'usage immodéré des fruits et des boissons, produisent, si l'on n'use de quelques précautions, des maladies dangereuses. Les vents régnants sont : le nord-ouest et le nord-est ; ce sont les plus dan- gereux. Les coups de vent se font surtout sentir en hiver; l'été, il règne de très-longs calmes, qui ne sont interrompus que par quelques heures de brise, venant du large pendant le jour, et de terre pendant la nuit. Lesimoui/i ou khamsim y est très-rare.
La province de Constantine, par sa configuration môme , présente sur plu- sieurs points, quelquefois peu distants les uns des autres, les températures les plus opposées ; c'est ainsi que le plateau de Constantine a quelquefois des neiges au mois de mai, tandis qu'à Bône il règne déjà une chaleur de -25°. Les vents y soufflent généralement du nord et du nord-est; excepté à l'époque des deux équinoxes, où, passant subitement au sud-ouest et au nord-ouest, ils amènent de fortes rafales , de la brume , des temps nuageux et de grandes pluies. C'est surtout en automne que ces intempéries ont le plus de durée; elles se prolongent quelquefois depuis les derniers jours de septembre jusqu'à la fin de décembre. Les trois mois d'hiver y sont généralement secs, et amènent presque toujours un beau printemps.
Sous le climat de Bône , des nuits humides succèdent à des journées brû- lantes : l'aiguille de l'hygromètre , qui pendant le jour est à l'extrême séche- resse , s'avance rapidement vers le soir à l'extrême humidité , et arrive pour ainsi dire à son maximum vers onze heures du soir, par une température de 22° en été1.
Quoique la réputation d'une haute fertilité appartienne spécialement à VA/rica propria'* des anciens ou à l'état actuel de Tunis, on peut encore à bon droit la revendiquer pour l'Algérie. Strabon et Pline célébraient de leur temps la fertilité des régions de l'Atlas , car autrefois comme aujour- d'hui, la végétation y déployait une vigueur et une magnificence extrêmes. Citons à cet égard une autorité récente , qui est d'un grand poids en sem- blable matière , le général Bugeaud 3. « Dans les courtes apparitions que je tis en Algérie en 1836 et 1837, je conçus , dit-il , une idée peu avantageuse de la
' On a calculé qu'il y avait à Bône, dans une année, cent quatre jours pluvieux. — Avant la stagnation des eaux de la Boujimab, la salubrité de Bône était proverbiale. C'est là que de l'in- térieur de l'Afrique on venait chercher la santé, comme en Fiance on se rend a Hyères. Il sera facile de rendre celte ville à ses conditions premières, en ouvrant une issue aux eaux de la Boujimab. — Rapport sur la colonisation d'Alger.
- Cette terre toujours altérée , sitientes Afros, cette aride nourricière des lions, leonum arida nutrix , comme les anciens l'appelaient, était représentée sous l'emblème d'une femme couronnée d'épis, entourée de grappes de raisin, et ombragée de touffes de palmier.
; Des Moyens de conserver et d'utiliser l'Algérie, 18&2.
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. 13
fertilité du sol africain , tant vantée par l'antiquité. N'ayant parcouru que In plus maigre partie de la province d'Oran, je pensais que les historiens romains avaient l'ait de l'hyperbole, en disant que L'Afrique était le {«renier de Home; mais depuis que j'ai pénétré le pays dans presque toutes les directions, mes convictions ont changé, et j'ai reconnu que l'Algérie produit déjà beaucoup de grains, une immense quantité de bétail, et qu'elle est susceptible d'en pro- duire encore bien davantage, et d'y joindre plusieurs autres ricbesses, telles que l'huile et la soie. Nous avons traversé plusieurs lois, l'année dernière, et celte année, les plaines de l'ilabra, de l'Illil, de la Mina, du Chélif, d'Egbris, le pays des Beni-Amer, celui des Flittas, grand nombre d'autres vallées, et nous avons vu partout d'abondantes cultures en orge et en froment1. Les montagnes, recouvertes en général d'une couche profonde d'excellente terre, ne sont pas moins riches que les plaines. Si les cultures y sont moins étendues, plus morcelées, elles sont ordinairement plus belles.
La spontanéité est un des caractères les plus frappants de cette puissante nature : les arbres de l'Europe et de l'Amérique, transplantés sur le sol africain, y viennent et s'y propagent sans culture, comme les productions indigènes. Parmi le grand nombre de végétaux qui croissent naturellement en Algérie, nous citerons d'abord les Ientisques, les palmiers chamérops, les arbousiers, les genêts épineux, les agaves, les myrtes, les lauriers-roses. Sous la forme de liantes broussailles, ils envahissent quelquefois la plaine, et presque toujours le versant des montagnes et des collines du littoral. Les grandes chaînes de l'Atlas et leurs nombreux contreforts se revêtent, vers la région supérieure, de masses de lièges, de chênes aux glands doux que les Arabes mangent comme des châtaignes, de peupliers blancs et de genévriers de Phénicie, au milieu desquels on voit se dessiner, çà et là, les cônes verdoyants du pin de Jérusa- lem. L'olivier, la vigne, le noyer, le jujubier, l'oranger amer, le citronnier, le grenadier, les cactus et l'absinthe, sont au nombre des productions naturelles du sol ; ils croissent sur les montagnes, dans les vallées, dans les champs, et se mêlent au tissu des haies, aux fourrés des broussailles, et aux taillis des bois. L'oranger et le citronnier, parés de leurs fleurs et de leurs fruits presque éternels, répandent un parfum délicieux. A une élévation de six cents mètres, sur le versant septentrional de l'Atlas, on les aperçoit encore mêlés aux cactus et aux agaves ; du côté du sud, on trouve le liguier jusqu'à une hauteur de
' Suivant Pline , l'intendant de l'empereur Auguste aurait envoyé à ce prince un pied de froment venu dans la Byzacène (régence de Tunis), d'où sortaient près de quatre cents tiges , toutes provenant d'un seul grain. L'intendant de Néron lui envoya de même trois cent soixante tiges de froment, produites par un seul grain de blé. Shaw et Desfontaines rapportent des faits analogues ; le général Bugeaud dit qu'un hectare produit 25 à 30 hectolitres de froment, et 40 à 50 d'orge. — Au reste, pour tout ce qui concerne l'économie agricole de l'Algérie, dans les temps anciens et modernes, on pourra consulter avec fruit l'excellent ouvrage de M. Aristide Guilbert, intitulé : De la colonisation du nord de l'Afrique; ouvrage indispensable à tous ceux qui voudront avoir une idée complète des ressources de l'Algérie.
IV DESCRIPTION PHYSIQUE
quatorze cents mètres. Le dattier vient aussi sur les collines et dans 1rs vallées;
souvent sa tige, remplaçant le palmier, s'élève comme une colonnette auprès
du tombeau des marabouts; mais ses fruits, par la négligence des Arabes, plutôt que par le défaut de chaleur, ne mûrissent bien (pie vers le sud et dans l'immense contrée de Biledulgérid [pays des palmiers).
Kn Algérie, la nature ne s'arrête pas un seul instant dans le grand œuvre de la production ; elle parcourt, pour ainsi dire, un cercle perpétuel d'enfante- ments, depuis les premiers jours du printemps jusqu'aux derniers jours de l'hiver. Au mois de janvier, les arbres commencent à se parer de nouvelles feuilles; le blé, l'orge, le sainfoin et la luzerne couvrent les champs d'une belle verdure et d'abondants pâturages; les pommiers, les citronniers, les orangers à chaude exposition, les amandiers, les guigniors sont en Heurs; et bientôt après on récolte dans les jardins potagers, dos fraises, dos petits pois, des asperges et toutes sortes de légumes. Kn février, s'épanouit la fleur de l'abricotier, du cerisier; le figuier fleurit en mars, le grenadier et le myrte en avril, et la vigne en mai. Quelques arbres sont chargés de Heurs et de fruits pendant toute l'année.
Sous l'influence du soleil d'Afrique, presque tous les végétaux acquièrent d'énormes proportions : le ricin, faible arbrisseau en Kurope, devient presque un arbre en Algérie»; le fenouil, les carottes, et quelques autres ombellifères, prennent un développement gigantesque ; les panais projettent, parfois, des pousses qui ont jusqu'à trois mètres de hauteur; les coings ressemblent a de petites citrouilles ; les choux-fleurs y acquièrent jusqu'à trois pieds de dia mètre ; et les tiges de marnes ressemblent à des arbrisseaux. Les plantes four- ragères atteignent, sans culture, une hauteur à peine croyable ; et parfois on voit les cavaliers disparaître dans leurs fourrés comme les yauchos au milieu des pampas de Buénos-Ayres.
Dans toutes les saisons, des fleurs sauvages tempèrent par le charme de leurs formes et la variété de leurs couleurs, l'éclat quelque peu séxère de la nature africaine, lue multitude d'arbres odoriférants, les myrtes, les garous, la lavande, l'épine-vinette, couvrent les campagnes et parfument l'air des plus suaves émanations. Sur le vert plus ou moins foncé des broussailles, des taillis et des haies, les fleurs des cactus, des grenadiers et des rosiers sauvages se détachent comme de brillantes astérisques, et partout le laurier-rose forme sur les bords des rivières et des ruisseaux une lisière empourprée qui marque les sinuosités de leur cours. Pendant l'hiver, au lieu d'une nappe de neige à la teinte uniforme, on voit s'étendre sur les coteaux de riches tapis de tulipes, de renoncules, d'anémones, etc. Le printemps amène les ornithégales, les asphodèles, les iris et le lupin jaune; avec l'automne paraissent la grande scille et une multitude de petites fleurs de la même famille.
L'Algérie n'est pas aussi déboisée qu'on l'axait d'abord supposé. Depuis quelques années, les côtes, soigneusement explorées par nos navigateurs, leur
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oui paru presque partout couvertes <lt' b"is considérables; ceui de Maxafran, entre Coléah el Alger, d'el Mascra, entre la plaine de Ceiral et Mostaganem , de la Stidia ou la Macta. outre Ma/aman et rembouchure de l'Habrab . el outin ceux des terres uY l'Oued-el-Akral el de l'Oued-Nougha, méritent d'être distingués pour l'étendue, la beauté el la vigueur des taillis. La vallée duCbélil est aussi très-riche en bois de diverses essences et d'une grande vigueur. On cite encore la t'orèt île Muley-Ismaïl et d'Emsila, dans la province d'Oran, comme de puissantes et Fécondes agglomérations d'arbres. Les forêts situées entre Bouja et le Cap de Ter el SUT la route de Bône, dans le territoire de l>jib- Allah, ne sont pas moins remarquables. Près du territoire de la mer. au-delà des collines de la Calle, s'étendent plus de -20.000 hectares de belles forêts coupées de lacs el de prairies. Les essences qui se trouvent en plus mande abondance dans les régions forestières de l'Afrique septentrionale, sont : le chêne vert, l'olivier, l'orme, le frêne, le cliène-liège. l'aulne, le pin et le thuya articulata '.
Dans les âges primitifs, les monstres du désert, le» reptiles gigantesques de la /oue equatoriale envahissaient la région de l'Atlas. Les uns et les autres ont disparu depuis bien des siècles, et nos soldats n'ont point, comme les légions romaines sur les rives du Bagrada, à diriger leurs machines de guerre contre les pythons géants. Toutefois il reste encore à l'Atlas de redoutables botes : les rugissements du lion font encore retentir les gorges des montagnes d'Alger et de Tunis : la panthère tachetée se tapit dans les haUiers, prête à dévorer le malencontreux voyageur qui y pénètre sans armes. Plusieurs espèces de tigres, l'once, le lynx, le caracal, exercent leurs ravages dans les vallées algériennes, et l'ours ursus numidicus apparaît, quoique très-rarement . au milieu des sommets les plu> solitaires du Grand-Atlas. La hyène hideuse dispute les cada- vres aux vautours; le chacal erre par troupes au milieu de la campagne: le sanglier creuse sa bauge entre les joncs des marécages : la gazelle et le bubale promènent leur course rapide à travers les sables du pays des palmiers, tandis que diverse» espèce» de singes pénètrent . aux environs de Collo et de Stora, jusque dans les jardin» et les vergers, pour y dévorer les fruits.
Quant aux animaux domestiques, on sait l'antique renommée du cheval numide. Oppien place la race des chevaux mauresques parmi celles qu'on
1 «L'Algérie, «.lit le général Bugeaud, possède des forêts riches eu efaênes-ticgcs qui man- quent a l'Europe, et en arbres d'essences diverses, propres a tous les usages. Les forêts dont
l'existence a été constatée suit par Tannée dans >es expéditions, soit par la commission scien- tifique, soit par les agents forestiers, comprennent au minimum une étendue de plus de soixante-dix mille hectare- Du Moyens de conserver et d'utiliser l'Algérie, isii. — «Je pense, disait M. vinantou. inspecteur-général îles eaux et forêts en Algérie, après avoir risité les environs de la Calle. que ce quartier pourrai! fournir assez île liège pour la consom- mation de toute l'Europe. Je suis certain aussi que la marine y trouverait beaucoup «le bois courbes pour membrures de bâtiments; j'ai mesuré «le- arbres ayant le-, un- 5 mètres sa cent., et les autres :? métrés 70 cent, 'le circonféreno
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quatorze cents mètres. Le dattier vient aussi sur les collines et dans les vallées; souvent sa tige, remplaçant le palmier, s'élève comme une colonnette auprès du tombeau des marabouts; mais ses fruits, par la négligence des Arabes, plutôt que par le défaut de cbaleur, ne mûrissent bien que vers le sud et dans l'immense contrée de Biledulgérid (pays des palmiers).
En Algérie, la nature ne s'arrête pas un seul instant dans le grand œuvre de la production ; elle parcourt, pour ainsi dire, un cercle perpétuel d'enfante- ments, depuis les premiers jours du printemps jusqu'aux derniers jours de l'hiver. Au mois de janvier, les arbres commencent à se parer de nouvelles feuilles; le blé, l'orge, le sainfoin et la luzerne couvrent les champs d'une belle verdure et d'abondants pâturages; les pommiers, les citronniers, les orangers à chaude exposition, les amandiers, les guigniers sont en fleurs; et bientôt après on récolte dans les jardins potagers, des fraises, des petits pois, des asperges et toutes sortes de légumes. En février, s'épanouit la fleur de l'abricotier, du cerisier; le figuier fleurit en mars, le grenadier et le myrte en avril, et la vigne en mai. Quelques arbres sont chargés de fleurs et de fruits pendant toute l'année.
Sous l'influence du soleil d'Afrique, presque tous les végétaux acquièrent d'énormes proportions : le ricin, faible arbrisseau en Europe, devient presque un arbre en Algérie; le fenouil, les carottes, et quelques autres ombellilères. prennent un développement gigantesque ; les panais projettent, parfois, des pousses qui ont jusqu'à trois mètres de hauteur; les coings ressemblent à de petites citrouilles ; les choux-fleurs y acquièrent jusqu'à trois pieds de dia mètre ; et les tiges de mauves ressemblent à des arbrisseaux. Les plantes four- ragères atteignent, sans culture, une hauteur à peine croyable ; et parfois on voit les cavaliers disparaître dans leurs fourrés comme les gauchos au milieu des pampas de Buénos-Ayres.
Dans toutes les saisons, des fleurs sauvages tempèrent par le charme de leurs formes et la variété de leurs couleurs, l'éclat quelque peu sévère de la nature africaine. Une multitude d'arbres odoriférants, les myrtes, les garous, la lavande, l'épine-vinette, couvrent les campagnes et parfument l'air des plus suaves émanations. Sur le vert plus ou moins foncé des broussailles, des taillis et des haies, les fleurs des cactus, des grenadiers et des rosiers sauvages se détachent comme de brillantes astérisques, et partout le laurier-rose forme sur les bords des rivières et des ruisseaux une lisière empourprée qui marque les sinuosités de leur cours. Pendant l'hiver, au lieu d'une nappe de neige à la teinte uniforme, on voit s'étendre sur les coteaux de riches tapis de tulipes, de renoncules, d'anémones, etc. Le printemps amène les ornithégales, les asphodèles, les iris et le lupin jaune; avec l'automne paraissent la grande scille et une multitude de petites fleurs de la même famille.
L'Algérie n'est pas aussi déboisée qu'on l'avait d'abord supposé. Depuis quelques années, les cotes, soigneusement explorées par nos navigateurs, leur
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ont paru presque partout couvertes de bois considérables ; ceui de Mazafran . entre Coléah et Alger, d'el Mascra , entre la plaine de Ceirat et Mostaganem . de la Stidia ou la Maria, entre Mazagran et l'embouchure de l'Habrah, el enfin ceux des terres de l'Oued-el-Akral et de l'Oued-Nougha, méritent d'être distingués pour l'étendue, la beauté et la vigueur des taillis. La vallée du Chélif est aussi très-riche en bois de diverses essences et d'une grande vigueur. On cite encore la foré! de Mule\-lsmaiï et d'Emsila , dans la province d'Oran, comme de puissantes et fécondes agglomérations d'arbres. Les forêts situées entre Bouja et le Cap de Fer et sur la route de Bône, dans le territoire de Djib- Allah, ne sont pas inoins remarquables. Près du territoire de la mer, au-delà des collines de la Calle, s'étendent plus de 20,000 hectares de belles forets coupées de lacs et de prairies. Les essences qui se trouvent en plus grande abondance dans les régions forestières de l'Afrique septentrionale, sont : le chêne vert, l'olivier, l'orme, le frêne, le chêne-liége, l'aulne, le pin et le thuya articulata '.
Dans les Ages primitifs, les monstres du désert, les reptiles gigantesques de la zone équatoriale envahissaient la région de l'Atlas. Les uns et les autres ont disparu depuis bien des siècles, et nos soldats n'ont point, comme les légions romaines sur les rives du Bagrada, à diriger leurs machines de guerre contre les pythons géants. Toutefois il reste encore à l'Atlas de redoutables botes : les rugissements du lion font encore retentir les gorges des montagnes d'Alger et de Tunis ; la panthère tachetée se tapit dans les halliers, prête à dévorer le malencontreux voyageur qui y pénètre sans armes. Plusieurs espf'ces de tigres, l'once, le lynx, le caracal, exercent leurs ravages dans les vallées algériennes, et l'ours (ursus numidicus) apparaît, quoique très-rarement , au milieu des sommets les plus solitaires du Grand-Atlas. La hyène hideuse dispute les cada- vres aux vautours; le chacal erre par troupes au milieu de la campagne; le sanglier creuse sa bauge entre les joncs des marécages ; la gazelle et le bubale promènent leur course rapide à travers les sables du pays des palmiers, tandis que diverses espèces de singes pénètrent, aux environs de Collo et de Stora , jusque dans les jardins et les vergers, pour y dévorer les fruits.
Quant aux animaux domestiques, on sait l'antique renommée du cheval numide. Oppien place la race des chevaux mauresques parmi celles qu'on
' «L'Algérie, dit le général Bugeaud, possède des forêts riches en chênes-liégcs qui man- quent à l'Europe, et en arbres d'essences diverses, propres à tous les usages. Les forêts dont l'existence a été constatée soit par l'année dans ses expéditions, soit par la commission scien- tifique, soit par les agents forestiers, comprennent au minimum une étendue de plus de soixante-dix mille hectares » (Des Moyens de conserver et d'utiliser V Algérie, 185-2.) — «Je pense, disait M. Amanton, inspecteur-général des eaux et forêts en Algérie, après avoir visité les environs de la Calle, «pie ce quartier pourrait fournir assez de liège pour la consom- mation de toute l'Europe. Je suis certain aussi que la marine y trouverait beaucoup de bois courbes pour membrures de bâtiments; j'ai mesuré des arbres ayant les uns -2 mètres 50 cent., et les autres :i mètres 70 cent, de circonférence. »
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estimait le plus de sou temps, et Némésien, poëte carthaginois du 111e siècle, nous a laissé un portrait des individus de cette espèce qui a une grande ana- logie avec les chevaux actuels de l'Algérie. Suivant cet auteur, le cheval maure de pure race, né dans le Jurjura , n'a pas des formes élégantes: sa tête est peu gracieuse, son ventre renflé, sa crinière longue et rude; mais il est facile à manier, il n'a pas besoin de frein, et on le gouverne avec une verge. H ien n'égale sa rapidité : à mesure que la course l'échauffé, il acquiert de nouvelles forces et une plus grande vitesse : enfin , môme dans un âge avancé, il conserve toute la vigueur de ses jeunes années. Aussi les anciens attachaient-ils un grand prix à ces animaux ; ils leur donnaient à chacun un nom; ils conservaient leur généalogie, et lorsqu'ils venaient à mourir, on leur élevait des tombeaux chargés d'épitaphes. Aujourd'hui , la race des che- vaux de Mauritanie a un peu dégénéré ; il est difficile d'en trouver un vérita- blement beau, dit le colonel Pelissier1 ; mais, en les examinant attentivement, on reconnaît qu'avec quelques soins cette race est susceptible de se relever. La cause de cette dégénération provient sans contredit d'un fait que signale Poiret : c'est que les Arabes, préférant les juments aux chevaux, ne prennent aucun soin de ces derniers, et les accablent de travail et de mauvais traite- ments. Quelque longue que soit leur course, dit M. Baude*, les Arabes vont toujours au pas ou au galop, et le soir leurs chevaux ont la bouche en sang et le ventre ouvert par les longues fiches de fer qui servent d'éperons à leurs cavaliers.
Suivant Solin , c'était surtout dans les montagnes que les Numides élevaient leurs chevaux : Bekri vante la vigueur et la légèreté de ceux du mont Auras. Desfontaines a vu de belles races dans les plaines qui s'étendent à l'est du Jurjura, entre cette chaîne de montagnes et Constantine. C'est encore aux environs de cette ville qu'on trouve aujourd'hui les meilleurs chevaux de l'Al- gérie, depuis que le haras de la Rassauta a été détruit.
Après le cheval, l'animal le plus utile aux Arabes, par sa force, sa souplesse, sa vitesse dans la marche, sa patience infatigable, sa frugalité presque mira- culeuse, c'est le chameau. Venu de l'Arabie avec les premières colonies asia- tiques, cet animal s'est parfaitement acclimaté en Algérie et dans les états barbaresques. Jackson, Shaw, Dampierre, l'ont retrouvé à Tunis, à Maroc, à Tanger, à Mogador, rendant aux voyageurs et aux commerçants les plus grands services. Le chameau ne peut être employé comme bête de trait ; mais pour le transport des voyageurs et des marchandises, il est sans pareil : la race des coureurs, appelée heirie, est divisée en trois familles d'après la supériorité respective de leur marche : la talaye ne fait que trois journées d'homme en un jour; la sebaye en parcourt sept dans le même espace de
1 Annales Algériennes , loine II. - L'Algérie, par le baron Baude.
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. 17
temps; enfin la tasaye effectue en une seule journée neuf jours de marche ordinaire. Pour peindre l'étonnante vitesse de ces animaux, les Arabes disent que les voyageurs qui les montent n'ont pas le temps de se saluer lorsqu'ils se rencontrent '.
L'Algérie possède deux espèces d'Anes, dont une grande et robuste comme celle d'Egypte et de Perse; les moutons' et les chèvres s'y trouvent en grand nombre; la race bovine } est petite et maigre, et donne peu de lait. Toutes les espèces de bétail abondent en Algérie; mais elles languissent , pour la plu- part, dans un état d'abâtardissement, résultat inévitable dans un pays où les animaux domestiques vivent des chances incertaines des pâturages à L'époque des extrêmes chaleurs, et sont exposés pendant l'hiver à toutes les intempé- ries delà saison.
Disons un mot, en passant, de l'éléphant, cet animal plein d'intelligence et de courage, dont les Numides tiraient autrefois un si grand parti dans leurs guerres. Le Jiournou est aujourd'hui le point le plus septentrional de L'Afrique ou l'on trouve des éléphants. Il est constant, néanmoins, par le témoignage des anciens auteurs, qu'il en existait jadis dans la Byzacène et la Mauritanie, et que les Carthaginois en tiraient des forêts de l'intérieur de l'Afrique sep- tentrionale3.
On ne peut citer parmi les serpents , comme spéciaux à l'Algérie , que le iseban, qui paraît devoir être rapporté au genre python, le zarygh et le leffab; encore faut-il observer qu'ils appartiennent plus particulièrement à la région du sud. Sur les bords des ruisseaux on trouve des caméléons, plusieurs espèces de lézards, et des tortues de terre ou d'eau douce. Les oiseaux sont, à quel- ques variétés près , les mêmes que ceux d'Europe : la pintade, originaire de Numidie, s'y rencontre en abondance, surtout aux environs de Constantine; l'outarde affecte les lieux arides et inhabités ; l'autruche ne se montre que dans le désert.
Parmi les insectes, l'abeille offre à l'homme ses précieux produits comme
1 Jackson; — Hsest, Relation du Maroc. — Shaw, Travels in Barbaria ; — Lamprière, Voyage de Gibraltar. — Jackson rapporte qu'un heirie franchit la distance du Sénégal à Mogàdor (onze cents milles anglais ) en sept jours.
- On distingue dans l'Afrique septentrionale deux espèces de moutons : l'une petite et très- commune; l'autre plus grande et moins répandue. Celle-ci, d'après les témoignages de tous les agronomes, donne une laine de la plus belle qualité ; aussi , dès que nos relations avec les peuplades du Petit-Atlas seront parfaitement établies, le commerce des laines entre la France et l'Algérie deviendra très-important.
5 Aux preuves qu'a rassemblées M. Dugasle, pour établir ce fait, dans son savant Mémoire sur les éléphants , M. Dureau de La Malle en a ajouté d'autres qui ne sont pas moins décisives. ■( Dans la dernière bataille livrée par Marius près de Cirlha, contre les forces réunies de Jugurlha et de Bocchus, l'armée maure et numide était composée de soixante mille hommes, qui tous avaient des boucliers faits de peau d'éléphant. On peut se faire une idée, d'après ce chiffre, de la quantité de ces animaux que devaient contenir les forêts de la Numidie et de la Mauritanie. »
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DESCRIPTION DE LA REGION DE L'ATLAS.
pour le dédommager de toutes les espèces malfaisantes qu'engendrent la cha- leur et l'humidité. Un ennemi plus dangereux que les moustiques, les scor- pions et les araignées, la sauterelle voyageuse, s'abat quelquefois par nuées dévastatrices sur le sol algérien ; mais ses funestes irruptions, plus redoutées des peuples du Midi que la grêle et les ouragans dans nos contrées , sont peu fréquentes dans les régions de l'Atlas.
Les poissons de mer et d'eau douce de l'Afrique septentrionale sont de la même espèce que ceux des côtes et des rivières de Provence : les coraux et les éponges, que l'on trouve en abondance près de Rône et de la Calle, sont les seuls zoophytes qui distinguent les parages de l'Algérie.
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CHAPITRE II.
TEMPS PRIMITIFS. — DOMINATION CARTHAGINOISE.
(8C0 — U6 AVANT J.-C. )
Races primitives. — Leurs mœurs. — Fondation de Carthage. — Cyrène. — Lulle des Carthaginois contre les Romains et les indigènes. — Bataille de Zama. — Établisse- ments coloniaux de Carthage sur le littoral de l'Afrique septentrionale. — Influence
des Carthaginois sur les tribus de l'Atlas et les Numides. — Part qu'ils prennent à la guerre. — Massinissa. — Ses entreprises contre les Carthaginois. — Destruction de Carthage par les Romains.
Les écrivains tic l'antiquité ne nous ont laissé que des notions confuses sur les premiers habitants de la région de l'Atlas. Hérodote cite bien les noms d'une foule de peuplades qui habi- taient l'Afrique septentrionale; mais il ne remonte pas à leur origine, et se borne à rapporter les récits fa- buleux dont elles étaient l'objet. La nomenclature de Strabon est moins vaste, et ne renferme pas de meil- leurs renseignements ; il ne nomme que la célèbre oasis à1 Ammonium et la nation des JSasamons. Plus à l'occident , derrière la région des Carthaginois et des Numides, il connaît les Gétuliens, et après eux les Garamantes;
20 TEMPS PM MIT IFS.
dans une contrée qui n'a que mille stades de long, et qui paraît être le Fezzan. Suivant Salluste, qui s'appuie du témoignage de l'historien car- thaginois Hiempsal, le nord de l'Afrique fut d'abord occupé par les Libyens et par les Gétules : populations barbares, sans aucune forme de gouver- nement et de religion , se nourrissant d'herbe ou dévorant la chair crue des animaux qu'ils tuaient à la chasse, agrégation hétérogène d'individus de races différentes; car parmi eux on trouvait à la fois des noirs, probable- ment venus de l'Afrique intérieure et appartenant à la grande famille des Nègres ; il y avait aussi des blancs, issus de la souche sémitique, et qui for- maient comme partout la population dominante. Puis , à une époque absolu- ment inconnue, un nouveau ban d'Asiatiques, composé, dit Salluste, de Mèdes, de Perses, d'Arméniens, envahit les contrées de l'Atlas et poussa jusqu'en Espagne, à la suite d'Hercule '. Les Perses, se mêlant avec les premiers habi- tants du littoral, formèrent le peuple numide (province de Constantine et royaume de Tunis); de leur côté, les Mèdes et les Arméniens, s'alliant aux Libyens, plus rapprochés de l'Espagne, donnèrent naissance à la race des Maures. Quant aux Gétules, confinés dans les vallées du haut Atlas, ils repous- sèrent toute alliance et formèrent le noyau principal de ces tribus restées rebelles à la civilisation étrangère, qu'à l'imitation des Romains et des Arabes, nous appelons les Berbères ou Barbares ( Barbarie Bereber) ; d'où est venu le nom d'états barbaresques".
Au-dessous de tous ces groupes compris eux-mêmes sous la dénomination plus générale de Libyens, se présentaient des associations de tribus moins importantes; telles étaient, en allant particulièrement de l'est à l'ouest, les Maxijes, les Massiliens et les Massœsiliens , les Macœens et les Maurusiens; puis on trouvait sur les rives de la mer, dans le pays aride et triste qui borde les deux Syrtes, ces nations de mœurs bizarres, et presque complètement sau- vages, les Lotophages (à qui les fruits du lotus servaient de nourriture et de boisson), et enfin les Psyllcs, les Nasamons.
Les révolutions de l'Asie occidentale jetèrent, après les Mèdes et les Perses, un nouveau flot d'émigrants sur les plages atlantiques : c'étaient, suivant Procope, les malheureux débris des fils de Chanaan, chassés de leur patrie par les armes victorieuses des Hébreux. Procope, historien bysantin du vic siècle, qui avait perdu les traditions antérieures conservées par Salluste et Vairon,
1 Pline l'ancien confirme la tradition mentionnée par Salluste : « Marcus Vairon rapporte « que dans toute l'Espagne se sont répandus les Ibères, les Perses, les Phéniciens, les Celtes, « les Carthaginois. » (Pline, lib. ni, cap. 2. )
2 La race des Berbers, entièrement distincte des Arabes et des Maures, paraît indigène de l'Afrique septentrionale ; elle comprend les restes des anciens Géluliens à l'occident , et des Libyens à l'orient de l'Atlas. Aujourd'hui elle l'orme quatre nations distinctes : 1° les Amazygh, nommés par les Maures Chillah ou Choullah, dans les montagnes marocaines; 2° les Kabyles ou Kabaïles, dans les montagnes d'Alger et de Tunis; :\" les Tibbons, dans le désert entre le Fezzan el l'Egypte ; '»" les Touarihs, dans le grand désert. ( Malte-Brun. )
I EMPS PRIMITIFS. 21
veut même faire des Chananéena les premiers habitants <le l'Afrique septen- trionale. Il affirme que, de son temps, on voyait encore à Tigisis (Tedgis, dans l'Algérie une colonne portant cette inscription en langue phénicienne :
<c Nous sommes ceux qui ont fui devant le brigand Josué, Bis de Navé1. » Quelque hasardée que puisse paraître celle assertion , l'émigration cliana- néenne n'a rien d'invraisemblable ; elle est confirmée par les traditions des Arabes et des Berbères, et diverses tribus passent pour descendre, soit des Chananéens, soit des Amalécites et des Arabes kouschites, ou Arabes primi- tifs de la race de Chain-.
Quoi qu'il en soit de toutes ces origines Tort incertaines et de ces hypothèses plus ou moins contestables, l'Afrique septentrionale présente, dans sa consti- tution géognostique, les deux zones qui ont déterminé, de l'orient à l'occident, l'émigration des peuples agriculteurs, et du sud-esl au nord-ouest, celle des peuples nomades. Aussi, de tout temps, deux races bien distinctes s'y tou- chent sans se confondre : ce sont les nomades et les sédentaires. L'antiquité groupait leurs innombrables tribus sous la dénomination générale de Numides et de Berbères : nous les désignons aujourd'hui sous les noms d'Arabes et de Kabaïles.
Les invasions successives des peuples étrangers ont pu modifier quelques- unes de leurs habitudes, mais elles n'ont rien changé au caractère spécial des deux races, et les advènes ont disparu ou se sont presque toujours assimilés à l'une ou à l'autre. Voilà pourquoi , à deux mille ans de distance, nous retrou- vons, dans les deux groupes principaux d'habitants qui occupent aujourd'hui l'Afrique septentrionale, les mômes mœurs, les mêmes usages qui les distin- guèrent autrefois. Les Kabaïles de nos jours, comme les Berbères de l'ancien temps, sont agricoles et industrieux ; ils vivent dans l'isolement , mais ils ont des résidences fixes ; l'amour du sol natal est extrême chez eux, le goût du travail leur est propre, et l'économie un besoin. Malgré leurs dissensions entre tribus, la propriété a toujours été plus respectée chez eux que chez les peuples nomades ; ils ont conservé la culture chananéenne, et au moyen de murs de soutènement ils cultivent , de gradins en gradins, toutes les pentes de leurs montagnes.
On retrouve les Numides toujours semblables à eux-mêmes. Ce sont ces tribus de cavaliers intrépides, maigres et basanés, montés à poil sur des che- vaux de peu d'apparence, mais rapides et infatigables, qu'ils guident avec une corde tressée de jonc, en guise de bride : tels ils apparurent aux Bomains, il y a deux mille ans, tels ils se montrèrent à l'armée française en 1830 quand les contingents de l'intérieur se rendirent à l'appel du dey d'Alger sur les
1 Procope, de Bello Yamhilko, lib. II, cap. 10.
- L'hislorien berber Ebn-Khal-Doun, qui écrivait au xrve siècle, fait descendre- tous les Berbersd'un prétendu Ber, fils de Mazigb, fils de Chanaan.
22 TEMPS PRIMITIFS.
rivages de Sidi-Ferroudj. « C'est une race dure et exercée aux fatigues, dit « Salluste : ils couchent sur la terre et s'entassent dans des mapalia, espèces « de tentes allongées faites d'un tissu grossier, et dont le toit cintré ressemble « à la carène renversée d'un vaisseau. Leur manière de combattre confondait « la tactique romaine : ils se précipitaient sur l'ennemi d'une manière lumul- « tueuse ; c'était une attaque de brigands, plutôt qu'un combat régulier. Dès « qu'ils apprenaient que les Romains devaient se porter sur un point, ils détrui- « saient les fourrages, empoisonnaient les vivres et emmenaient au loin les « bestiaux, les femmes, les enfants, les vieillards; puis, les hommes valides, se « portant sur le gros de l'armée, la harcelaient sans cesse, tantôt en attaquant « l'avant-garde, tantôt en se précipitant sur les derniers rangs. Ils ne livraient « jamais de bataille rangée ; mais ils ne laissaient jamais de repos aux « Romains : la nuit , dérobant leur marche par des routes détournées, ils u attaquaient à l'improviste les soldats qui erraient dans la campagne ; ils « les dépouillaient de leurs armes , les massacraient , ou les faisaient pri- «sonniers, et, avant qu'aucun secours arrivAt du camp romain, ils se « retiraient sur les hauteurs voisines. En cas de défaite, personne chez les « Numides, personne excepté les cavaliers de la garde, ne suit le roi ; cha- « cun se retire où il le juge à propos, et cette désertion n'est point regardée « comme un délit militaire'. » En lisant ce récit, ne croirait-on pas avoir sous les yeux un bulletin de notre armée d'Afrique? Substituez au nom de Jugurtha celui d'Abd-el-Kader ou d'un de ses lieutenants, et vous verrez que les Arabes d'aujourd'hui sont les Numides d'autrefois ; rien n'est changé que le nom.
Cette immobilité de mœurs et de caractère nous a paru plus importante à constater, et plus concluante que des dissertations sans fin sur des origines et des agrégations dont il est impossible de suivre la trace et de préciser les résultats. Ces Maures, ces Gétules, ces Numides, ces peuples errants et sans nom qui ont précédé en Afrique toutes les dominations étrangères et leur ont survécu, n'ont jamais adopté franchement la civilisation des Carthaginois, ni celle des Romains, ni celle des Grecs du Ras-Empire, ni celie même des Arabes, dont les mœurs, les habitudes, l'organisation politique et guerrière, ont avec les leurs une si grande analogie. Non , il faut bien le reconnaître, jamais la civilisation n'a germé d'elle-même parmi ces races ; elle ne s'y est conservée qu'autant qu'elle a été alimentée et renouvelée du dehors. Aussitôt qu'une action étrangère a cessé de s'y faire sentir, ces peuples reprennent leurs habitudes premières. Ailleurs, les révolutions des empires ont souvent amené d'heureuses transformations : les vainqueurs et les vaincus se sont mêlés, et il en est sorti de grands peuples, participant aux qualités diverses des races dont ils sont issus. Tci , rien de semblable n'apparaît : à
1 Histoire des guerres de Jugurtha.
DOMINATION CARTHAGINOISE. -23
partir de la décadence de l'empire romain, les révolutions n'ont fait qu'en- tasser ruines sur ruines. L'élément du progrès a manqué totalement : quelle en est la cause .Mie n'est ni le climat, ni la conGguration <lu sol, ni même l'inconstance de caractère, tant reprochée aux Africains; c'est bien plutôt la persistance île la division par tribus, premier degré de civilisation sur lequel celle race s'est immobilisée depuis les siècles les pins reculés; division qui l'ait naître et entretient les préjugés, les haines, les discordes, l'habitude du pillage, et qui rend ces peuples incapables de se réunir en véritable corps de nation pour repousser le joug étranger, et de se façonner à toute civilisation venue du dehors '.
Appien , pour définir l'état politique des tribus libyennes, les appelle KÙTdvQjJWi (ayant leur gouvernement propre); leurs chefs, investis d'un pou- voir en apparence absolu , étaient sans cesse , comme le furent plus tard les deys d'Alger, à la merci du plus fort ou du plus ambitieux. Sous le rapport religieux , il parait qu'une certaine conformité de croyances régnait chez les Libyens, les Gétules, les Numides, les Maurusiens : ils adoraient les étoiles, le soleil et la lune ; ils faisaient des sacrifices humains , et entretenaient dans des espèces de temples un feu perpétuel : rudiments grossiers de civilisation, dus aux premières colonies asiatiques qui s'établirent sur le littoral de l'Afrique septentrionale.
Telle était la condition physique et morale des populations près desquelles vinrent s'asseoir, d'une part la civilisation phénicienne , de l'autre la civilisa- tion grecque : Carlhage et Cyrène.
DOMINATION CARTHAGINOISE.
La chronologie la plus probable place vers l'an 8G0 avant J.-C. la fondation de Carthage; c'est alors que Didon, fille de Bélus, fuyant la tyrannie de Pyg- malion son frère, roi de Tyr, qui venait de faire mourir son mari pour s'em- parer de ses richesses, aborda en Afrique. La tradition a consacré le singulier stratagème qu'employa cette princesse pour obtenir l'hospitalité des indi- gènes : elle ne demandait qu'une petite portion de terre, ce que pourrait enceindre la peau d'un bœuf; et pour prix d'un si faible service, elle offrait des sommes considérables. Cette peau, découpée en lanières très-minces, finit pir circonscrire un très-grand espace, sur lequel s'éleva bientôt une imposante
1 Dans le coins de celte histoire, nous aurons soin de faire ressortir toutes les iuthienccs étrangères qui ont dominé en Afrique, ou qui ont pu modifier le caractère des races abori- gènes. Lorsque nous serons arrivés à la domination française, nous examinerons en détail l'organisation sociale <i politique des tribus et des différentes races qui peuplent aujourd'hui l'Algérie.
*2i DOMINATION CARTHAGINOISE.
forteresse, Byrsa, qui commandait les environs ainsi qu'une rade immense1. larbas, chef des Maxyes et des Gétules, qui avait fait cette concession, frappé de la beauté de Didon, séduit aussi par ses richesses, voulut l'épouser; mais cette fière princesse dédaigna la main du Barbare, et se donna la mort pour se soustraire à ses obsessions.
Après cette catastrophe, l'histoire reste muette pendant trois siècles. La littérature de Carthage, on le sait, a péri tout entière, et nous ne connaissons les Carthaginois que par les récits de leurs ennemis. Lors de la destruction de cette ville ( 146 ans avant J.-C. ), on y trouva des livres qui contenaient ses annales; mais, dans leur orgueil national, les Romains, peu soucieux des origines étrangères, abandonnèrent ces chroniques à Micipsa, roi des Nu- mides. Par succession, elles parvinrent à Iliempsal II, qui régnait sur la Numidie 105 ans avant .L-C. Huit ans après, Salluste, envoyé comme gouver- neur en Afrique, se les fit expliquer et en tira quelques documents pour la description de cette contrée qui précède sa Guerre de Juyurtha. Mais ce travail est resté fort incomplet, et l'indifférence de l'auteur nous a privés d'une foule de renseignements historiques qui seraient pour nous d'un grand prix. Tout ce que nous savons des premières époques de la colonie phénicienne , c'est que, située sur un emplacement favorable, et protégée par la forteresse de Byrsa, Carthage grandit avec rapidité, et que son gouvernement, monarchique d'abord, se transforma en république sans qu'on puisse déterminer d'une ma- nière précise l'époque et les causes de ce changement. Grûce à la sagesse des fondateurs, cette modification apportée dans leur organisation politique n'ar- rêta pas un seul instant le cours de leurs succès. En effet, Aristote remarque que jusqu'à son temps, c'est-à-dire, pendant un espace de cinq cents ans, il n'y avait eu, dans cette république, ni révolution ni tyran.
Le gouvernement de Carthage était divisé entre les suffètes (sophetim), magistrats suprêmes que le peuple élisait chaque année , et le sénat , choisi dans le sein d'une nombreuse et puissante aristocratie. On y ajouta par la suite, probablement pour réprimer les tentatives de tyrannie, le redou- lable tribunal des Cent , spécialement chargé de surveiller les opérations militaires. L'autorité du sénat de Carthage était aussi étendue que celle du sénat romain. C'était dans son sein que se traitaient toutes les affaires d'état; c'était lui qui donnait audience aux ambassadeurs, qui envoyait des ordres aux généraux, qui décidait de la paix et de la guerre. Lorsque les voix étaient unanimes sur une question, elle était irrévocablement résolue; une seule voix dissidente la faisait déférer à l'assemblée du peuple. Pendant longtemps l'autorité du sénat eut toute la prépondérance; mais le peuple, comme à Uome, éleva successivement ses prétentions et finit par s'emparer
1 Quelques historiens prétendent que Didon no lit qu'agrandir Caiihage qui avait été l'ondée. longtemps auparavant , a la suite de l'expédition d'Hercule.
DOMINATION CARTHAGINOISE. :>:>
delà plus grande partie du pouvoir. Los Magon,les Hannon, ces représentants du génie commercial et de la politique extérieure de Garthage, étaient les hommes de l'aristocratie ; les Hamilcar, les Annibal, ces guerriers illustres qui balan- cèrent longtemps la Fortune de Rome, étaient l'expression du parti populaire.
On suit «pic le commerce Taisait la principale base do la puissance dé Car- thage : los officiers publics, les généraux, les magistrats, s'occupaient de négoce, «ils allaient partout ;, dit llollin, acheter le moins cher possible le « superflu de chaque nation pour le convertir, envers les autres, en un néces- « saire qu'ils leur vendaient très-chèrement. Ils tiraient de l'Egypte le lin , le; « papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux ; des côtes de la mer « Rouge, les épiceries, l'encens, les parfums, l'or, les perles et les pierres pré- « cieuses; de Tyr et de Phénicie, la pourpre el l'écarlate, les riches étoffes, les t( meubles somptueux, les tapisseries et tous les ouvrages d'un travail recher- u ehé; ils donnaient en échange le fer, l'étain, le plomb et le cuivre, qu'ils » tiraient de la Numidie, de la Mauritanie et de l'Espagne. » Ils allaient aussi chercher l'ambre dans la Baltique, et la poudre d'or sur les côtes de Guinée.
Pour assurer cet immense commerce et abriter ses flottes, Carthage fut obligée de devenir puissance militaire et conquérante ; on sait tout ce qu'elle déploya de persévérance , de courage et d'habileté pour réaliser ses projets ; aussi ne ferons-nous ici qu'indiquer ce mouvement. La domination de Car- thage s'étendit rapidement sur tout le littoral de l'Afrique occidentale , depuis la petite Syrte (golfe de Cabès) jusqu'au delà des colonnes d'Hercule. Elle prit ensuite l'Europe à revers , et toutes les côtes méridionales de l'Espagne, jus- qu'aux Pyrénées, furent soumises par ses armes, son commerce ou sa politique : la Sardaigne, la Corse, les îles Baléares subirent le même sort. Tant qu'elle n'eut à dompter que des peuplades belliqueuses, mais isolées, ou tout au plus groupées en fédérations faciles à dissoudre, ou en petits royaumes hostiles les uns aux autres, tout céda au génie de Carthage. Ses succès devinrent moins faciles lorsqu'aux deux extrémités de son empire, se heurtant contre une civilisation matériellement égale, moralement supérieure à la sienne, elle rencontra des colonies grecques sur les plages de la grande Syrte et sur celles de la Gaule.
Depuis plusieurs siècles des colonies grecques avaient été jetées sur les rivages d'Afrique ; mais, vers 075 avant J.-C, une expédition de Doriens expulsés de leur patrie aborda en Libye. Après avoir erré quelque temps, ils finirent par s'établir sur cette partie du littoral comprise aujourd'hui, sous le nom de Barka, dans la régence de Tripoli, et y fondèrent la ville de Cyrène. En 631, lesCyré- néens reçurent de la mère-patrie de nouveaux renforts ; ils firent alors la guerre aux indigènes ; ils conquirent des villes et étendirent au loin leurs relations commerciales '. De succès en succès, Cyrène poussa l'audace jusqu'à entrer en
1 Verdoyante et tout à la fois triste et fertile, cette lisière de l'aride Libye renfermait cinq
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dont l'histoire ;iit conservé le souvenir vont lutter ensemble , non plus pour la possession de la Sicile, mais pour celle de la Méditerranée, qui doit donner au vainqueur l'empire du monde! Carthage, la république commerçante, a do grandes Hottes et des matelots sans nombre; Rome, la république agricole, n'a pas un seul vaisseau, et cependant elle l'emportera par l'énergie de sa volonté et l'infatigable opiniâtreté de ses efforts.
On sait sous quel prétexte ces deux états en vinrent aux mains. Les habi- tants d'une ville de la Sicile s'étaient divisés en deux partis; les uns appe- lèrent les Romains à leur secours, les autres les Carthaginois. Déjà, à celte époque, l'Italie presque entière obéissait à la république : Sabins, Volsques, Samnites, étaient ses tributaires; et Pyrrhus venait de fuir honteusement devant ses aigles triomphantes. Cependant Home hésitait encore. Le sénat refusa d'abord le secours demandé; mais le peuple consulté l'accorda, et la guerre tut décidée. Quelques misérables vaisseaux empruntés à leurs alliés transportèrent les légions romaines en Sicile. Tel fut le commencement de la première guerre punique.
Moins célèbre que la seconde, parce que les noms d'Annibal et de Scipion n'y figurent pas, cette guerre fut plus longue et tout aussi cruelle. Les Romains s'y formèrent à cette patience héroïque qui les rendit invincibles. Luttant contre un peuple de navigateurs et de marchands, qui couvrait la mer de ses flottes, ils sentirent la nécessité de créer une marine pour repousser les ravages que leurs ennemis exerçaient sur les côtes d'Italie. Sans ingénieurs et sans ouvriers pour la construction des vaisseaux, leur génie et leur persé- vérance suppléèrent à tout. Une galère prise sur l'ennemi, dans un port de Sicile, leur servit de modèle. On travailla la nuit, on travailla le jour pour hâter les constructions ; les citoyens de toutes les classes et de toutes les con- ditions s'imposèrent les plus durs sacrifices pour atteindre ce résultat, et en peu de mois, une flotte de cent vingt galères fut mise à la mer. Cependant les premiers combats de ces marins improvisés ne furent pas heureux. Souvent leurs habiles adversaires , plus souvent les tempêtes contre lesquelles ils n'avaient pas encore appris à lutter, détruisirent ces vaisseaux construits à la hâte et avec tant de peine. Mais l'énergie romaine s'accrut de ces défaites mêmes, et les Carthaginois, battus sur terre en Sicile et en Sardaigne, le furent aussi sur mer, leur empire et leur élément. Les Romains poursuivirent bientôt leurs ennemis jusqu'en Afrique.
De toutes les expéditions de la première guerre punique, celle de Regulus est la plus célèbre. Les vertus morales et guerrières de cet illustre Romain, ses premiers succès , facilités par l'aversion des populations africaines contre leur superbe dominatrice, ses fautes, sa défaite, sa captivité, sa mort héroïque surtout, ont immortalisé cette période de l'histoire de sa patrie : le lecteur n'ignore pas que deux prisonniers carthaginois, livrés à la veuve de Regulus, périrent à Rome dans d'aiïreux supplices. Ces vengeances barbares, ces repré-
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sailles non moins cruelles, donnèrent à la guerre un caractère d'atrocité qu'elle n'avait pas encore revêtu. Ce ne fut plus une lutte ordinaire entre deux peuples, mais un véritable duel entre deux adversaires décidés à vaincre ou à mourir; enfin le courage des Romains l'emporta, et Carthage fut réduite à demander la paix. Céder une première fois, c'était se mettre dans la néces- sité de céder une seconde, une troisième, jusqu'à sa ruine totale ; c'est en effet ce qui arriva. D'après les termes du traité qui mit fin à la première guerre punique, Carthage évacua la Sicik\ rendit sans rançon tous les prisonniers, et paya les frais de la guerre. Elle accordait tout et ne recevait rien : son humiliation était complète, l'orgueil des Romains satisfait et leur supériorité reconnue.
Ce honteux traité venait à peine d'être signé, lorsqu'une guerre intestine s'alluma autour des murs de Carthage et' menaça de la dévorer. Comme cet événement met en saillie une partie des institutions politiques de la répu- blique phénicienne, nous allons lui consacrer quelques développements. Les armées de Carthage se composaient partie d'auxiliaires, partie de Mer- cenaires. Au lieu de dépeupler ses villes pour avoir des soldats, elle en ache- tait au dehors; les hommes n'étaient pour cette opulente république qu'une marchandise. Elle prenait, dans chaque pays, les troupes les plus renommées : la Numidie lui fournissait une cavalerie brave, impétueuse, infatigable; les îles Raléares lui donnaient les plus adroits frondeurs du monde ; l'Espagne, une infanterie invincible; la Gaule, des guerriers à toute épreuve; la Grèce, des ingénieurs et des stratégistes consommés. Sans affaiblir sa population par des levées d'hommes, ni interrompre son commerce, Carthage mettait donc en campagne de nombreuses armées, composées des meilleurs soldats de l'Europe et de l'Afrique. Cette organisation, avantageuse en apparence, fut pour elle une cause incessante de troubles, et hâta même sa ruine. Aucun lien moral n'unis- sait entre eux ces Mercenaires : victorieux et bien payés, ils servaient avec zèle; mais au moindre revers ils se révoltaient, abandonnaient leurs drapeaux, souvent même passaient à l'ennemi. Un des plus beaux titres de gloire du grand Annibal est d'être resté pendant seize ans en Italie avec une armée composée de vingt peuples divers, sans qu'aucune révolte ait eu lieu, sans qu'aucune rivalité sérieuse ait dissous cet assemblage d'éléments hétérogènes.
Après la malheureuse expédition de Sicile, les Mercenaires, aigris par leurs défaites et surtout par le retard qu'éprouvait le paiement de leur solde , s'étaient révoltés, avaient massacré leurs chefs, et les avaient remplacés par des officiers subalternes ; d'un autre côté, les villes maritimes, les popula- tions agricoles de l'intérieur, accablées d'impôts, voulurent profiter de cette insurrection pour secouer un joug qu'elles portaient avec impatience , et les tribus même les plus lointaines, celles qui faisaient paître leurs troupeaux sur les deux versants de l'Atlas, excitées par l'espoir du pillage, accoururent en foule dans les rangs des im-urgés. Les meurtres et l'incendie précédaient cette
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multitude féroce, etCarthage se vit bientôt entourée d'un cercle de fer et
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Réduite à l'enceinte de ses murailles, sans troupes, sans vaisseaux, la mé- tropole africaine semblait près de sa ruine; jamais sa position n'avait été plus critique. Mais l'excès du danger ranima le courage des Carthaginois. Deux généraux célèbres leur restaient encore : llannon et Amilcar. Formés tous deux à l'école de l'adversité dans cette longue lutte qui avait embrasé l'Europe et l'Afrique, ils employèrent, pour sauver leur patrie, tour à tour la franchise et la ruse, les armes et la politique; chefs de deux partis opposés, ils se; récon- cilièrent, sacrifiant généreusement à l'intérêt de tous leurs intérêts particuliers. Leur bonne intelligence assura le succès et mit fin à la guerre. Désorganisés, puis vaincus dans deux grandes batailles, les Mercenaires furent dispersés et détruits ; les villes révoltées se soumirent ou furent emportées d'assaut; l'Afrique entière rentra sous le joug, et Carthage respira! Mais d'effroyables cruautés avaient été commises de part et d'autre , des milliers d'hommes avaient péri dans les supplices.
Eteinte en Afrique après une lutte qui dura trois ans (240-237 avant J.-C), la guerre des Mercenaires se ralluma en Sardaigne, où elle fut plus funeste encore aux Carthaginois; car elle les mit aux prises avec les Romains. Partout Uome s'élevait devant Carthage pour l'empêcher de réparer ses pertes : en Afrique, elle avait fourni des armes et des vivres aux révoltés; en Sardaigne, elle intervint entre les habitants et les Mercenaires, et s'empara de l'île. Poussée à bout, Cartilage fit des préparatifs pour la reprendre; mais Rome menaça de rompre le traité. N'osant renouveler la guerre contre une puissance qui l'avait vaincue et forcée à accepter de dures conditions aux jours de sa plus haute prospérité, Carthage acheta la continuation de la paix en renonçant à ses prétentions sur la Sardaigne et en payant aux Romains douze cents talents d'argent.
Cette paix désastreuse ne pouvait durer. Le commerce, c'est-à-dire l'exis- tence même des Carthaginois , était attaqué dans sa base par la perte de leurs colonies ; l'empire de la Méditerranée ne leur appartenait plus ; les flottes ennemies s'en étaient complètement emparées; les places fortes de la Sicile et de la Sardaigne avaient reçu garnison romaine, et les côtes de l'Italie étaient dans un état de défense formidable. Toute voie par mer leur était donc fermée. Sur terre, l'Espagne seule leur était ouverte : ils y envoyèrent une armée dont ils donnèrent le commandement à Amilcar.
C'était changer toute la politique qui avait fait la grandeur de Carthage, que de chercher dans les conquêtes continentales un dédommagement aux désas- tres maritimes ; cette révolution, du reste, fut accomplie avec une rare habi- leté. Déjà célèbre par les guerres soutenues en Sicile contre les Romains , par celle d'Afrique contre les Mercenaires et les peuplades de la Numidie, Amilcar était à la fois un habile capitaine et un grand politique. Son armée fit des pro-
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grès rapides. Les peuples vaincus par la force des armes furent gagnes par la clémence et la justice du vainqueur, et la domination carthaginoise s'établit dans la meilleure partie de la Péninsule, sur des bases fermes et solides. Une discipline sévère, une bonne et sage administration attirèrent au général car- thaginois l'estime et la confiance des Ibériens.
Amilcar ayant été tué dans une bataille, son gendre Asdrubal lui succéda, et imita son exemple aussi bien dans la guerre que dans la politique. Ce général fonda la colonie de Carthagène sur la côte méridionale de l'Espagne, étendit au loin ses conquêtes, et porta ses armes victorieuses jusqu'aux rives de l'Èbre, qu'un traité avec les Romains lui interdisait de franchir. Assassiné par un (iaulois qu'il avait insulté, il remit, comme un héritage, le commandement de l'armée au fils d'Amilcar à peine âgé de vingt- deux ans. A l'aspect de ce jeune homme, l'armée tout entière fit éclater des transports de joie et d'enthou- siasme : elle croyait revoir Amilcar lui-même. Cependant c'était mieux encore, c'était Annibal!...
Amilcar et Asdrubal laissaient à leur successeur une armée sobre, patiente , disciplinée, que l'habitude de la victoire avait rendue presque invincible, une base d'opération appuyée sur des conquêtes solides, une politique sage, qui leur avait rallié tous les peuples ; ils lui laissaient enfin un grand projet à réaliser, le plus grand qui pût enflammer l'âme d'un jeune héros : la conquête de Rome!
Maître de l'Espagne depuis Cadix jusqu'à l'Èbre, vainqueur, au-delà de ce lleuve, de la célèbre Sagonte, alliée de Rome, qui en tombant ralluma la guerre entre l'Europe et l'Afrique, après vingt-quatre ans d'une paix chancelante, Annibal part de Carthagène, et se dirige vers l'Italie à la tête de cent mille fantassins, douze mille cavaliers et quarante éléphants. On sait les résultats de cette gigantesque entreprise. Les obstacles, prévus d'avance par son génie, se multiplièrent devant lui , sans pouvoir l'arrêter. Les peuples qui habi- taient entre l'Èbre et les Pyrénées tentèrent de s'opposer à son passage ; ils furent vaincus et subjugués. Après avoir consolidé la puissance de Carthage dans ces contrées, Annibal épure son armée, et descend dans les Gaules avec quarante éléphants, neuf mille chevaux , et cinquante mille hommes de pied, tous vieux compagnons d'armes d'Amilcar et d'Asdrubal. Les popula- tions gauloises, que cette marche conquérante à travers leur territoire a sou- levées, sont intimidées par sa puissance, ou trompées par ses ruses ; les géné- raux ennemis, accourus par mer et par terre pour lui disputer le passage, mais qu'il ne veut combattre qu'en Italie, sont adroitement évités; enfin, malgré la rapidité du Rhône et la hauteur des Alpes, le territoire romain est envahi.
Le séjour d'Annibal en Italie n'est pas moins étonnant que la marche auda- cieuse qui l'y conduisit. Décimée par le passage des Alpes, son armée est réduite à quarante mille combattants; cependant il ne craint pas d'attaquer Home au centre de sa puissance, et s'avance de victoire en victoire jusqu'à ses
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portes. Entré en Italie à l'âge de vingt-six ans, il y reste jusqu'à quarante. !\i les efforts redoublés des Romains, ni les fautes de ses lieutenants battus en Espagne et dans les Gaules, ni l'opiniâtreté de sa patrie à lui refuser presque tout eirtoi de secours, ne peuvent lui taire lâcher sa proie. Pour y parvenir, il fallait cesser de l'attaquer en face , il fallait transporter le champ de bataille là où il n'était pas.
Rappelé en Afrique par les malheurs de son pays, Annibal s'embarqua, le désespoir dans le cœur. On dit qu'à ce moment suprême, tournant les yeux vers l'Italie qu'il laissait arrosée de sang et pleine encore de la terreur de son nom, il exprima le regret de n'avoir pas mis le siège devant Home après la bataille de Cannes et de n'avoir point trouvé la mort dans ses murailles embra- sées. Sans doute aussi il se rappelait avec amertume le serment qu'il avait fait dès l'âge de neuf ans, au pied des autels et entre les mains de son père , de haïr les Romains et de les combattre à outrance et sans relâche toute sa vie ! Débarqué en Afrique avec ce qui lui restait de ses vieilles bandes, Annibal trouve sa patrie sur le penchant de sa ruine, investie de tous côtés par les Romains et les Numides. Il accorde à peine quelques jours de repos à ses troupes et s'avance jusqu'à Zama, ville située dans l'intérieur des terres, à cinq jours de marche au sud de Carthage. Le sénat et le peuple , revoyant en lui leur dernière espérance, mettent lin à leurs longues divisions et le reçoivent comme un libérateur, le laissant maître de demander la paix et de la conclure. Ainsi, par une justice tardive, le sort de son pays est remis dans ses mains; mais les fautes de ses concitoyens avaient rendu presque impossible tout espoir de salut.
Telle était la situation de Carthage au moment où Annibal remettait le pied sur le sol africain : un peuple inconstant, un sénat faible, un trésor épuisé, une armée habituée à la fuite et à la défaite, et quelques vétérans qui ne pou- vaient plus que mourir avec gloire. En vain la haine et l'orgueil brûlaient dans les cœurs : ces sentiments allaient s'éteindre au premier revers et faire place à un découragement absolu. Annibal le sentait bien, et, seul capable de faire la guerre, il était le seul qui désirât la paix. Pour l'obtenir, il demanda une en- trevue au général romain ; mais les conditions qu'imposait Scipion lui ayant paru trop dures, il préféra s'en remettre aux hasards d'une bataille, et les deux généraux se quittèrent pour s'y préparer.
Dans cette célèbre bataille de Zama, ni le héros carthaginois ni ses vétérans ne restèrent au-dessous de leur renommée. Dès le premier choc, sa cavalerie, peu aguerrie et beaucoup moins nombreuse que celle des Romains, fut rompue et prit la fuite, laissant le centre découvert et affaibli par le désordre qu'elle y portait. La vieille infanterie d'Annibal présenta la pique aux fuyards , et les força de s'écouler par les flancs ; elle rétablit ainsi le combat, et tint seule la victoire en suspens jusqu'au moment où, chargée en flanc et en queue parla cavalerie romaine, il ne lui resta plus qu'à mourir. Les éléphants, de leur côté,
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liront bonne contenance; on voyait ces intrépides animaux, excités par les traits et les javelots qui leur étaient lancés de toutes parts, se précipiter au plus fort de la mêlée et enlever des soldats avec leurs trompes ; mais leur cou- rage fut inutile. Les Romains ne se laissèrent pas effrayer par leurs masses; ils les évitaient avec adresse , et ne s'arrêtèrent que lorsque le succès de la journée fut assuré. Vingt mille Carthaginois restèrent sur le champ de bataille, vingt mille furent faits prisonniers; les Romains ne perdirent que deux mille hommes. (203 ans avant J.-C.)
Après ce désastre, Annibal s'était retiré à Adrumète suivi de quelques cava- liers seulement ; mais l'anxiété de ses concitoyens ne le laissa pas longtemps dans cette retraite. Mandé par le sénat et par le peuple, il obéit à ces ordres, et rentra dans Cartilage après vingt-cinq ans d'ahsence. De toutes parts on se pressait autour de lui pour l'interroger, pour savoir ce qu'il y avait à craindre, ce qu'il y avait à espérer. En présence de cet affaissement si profond de sa patrie, Annibal n'hésita pas à déclarer que tout était perdu, et proposa, comme une triste mais indispensable nécessité, de se soumettre aux condi- tions du vainqueur. Après de violents débats, le sénat tout entier se rendit à son avis '.
Les conditions du traité furent telles qu'on devait les attendre du génie de Rome : ce fut la mise en pratique de ce mot célèbre, malheur aux vaincus! Les Carthaginois furent obligés de rendre les prisonniers de guerre et les trans- fuges, d'abandonner aux Romains tous leurs vaisseaux longs, à l'exception de dix galères, et leurs nombreux éléphants. Il leur fut défendu d'entreprendre aucune guerre sans la permission du peuple romain; ils rendirent à son allié Massinissa toutes les terres et les villes qui avaient appartenu à lui ou à ses ancêtres ; ils fournirent des vivres à l'armée pendant trois mois, et payèrent sa solde jusqu'à ce qu'on eût reçu de Rome la réponse aux articles du traité, qui y fut envoyé pour recevoir la sanction du sénat. Enfin , ils s'engagèrent à payer dix mille talents dans l'espace de cinquante années, et pour garantie de leur fidélité ils livrèrent cent otages choisis parmi les jeunes gens des pre- mières familles. Tout fut accepté par les vaincus , et bientôt l'armée romaine se disposa à retourner en Italie. Mais avant de partir elle brûla les vaisseaux qui lui avaient été livrés, au nombre d'environ cinq cents. Les flammes de ce lugubre incendie, qu'on apercevait de Carthage, furent comme le prélude de celles qui, cinquante ans plus tard, devaient la dévorer elle-même.
Ainsi se termina la seconde guerre punique, l'an 551 de Rome, 201 ans avant Jésus-Christ. Elle avait duré dix-sept ans2.
' Annibal devint sutfèle de Carlhage ; mais bientôt, poursuivi par la haine de ses conciloyens, il se retira auprès d'Antiocbus, roi de Syrie, ensuite eboz Prusias, roi de Bitliynie, qu'il arma contre les Romains. Mais enfin, craignant ensuite d'être livré par ce prince à ses ennemis, il s'empoisonna. ( 18:t ans avant J.-C. )
- L'Afrique occidentale était divisée, à cette époque, en (rois étals : la Mauritanie, la
dominai ION CARTHAGINOISE. ;V\
Entre cette seconde guerre el la troisième, un demi-siècle s'écoule pendant lequel la reine déchue de l'Afrique se débat dans les douleurs d'une longue agonie. En effet, la cruelle prévoyance de Home a déposé dans le dernier traité de paix les germes d'une guerre qu'elle peut l'aire naître à son gré; elle a placé aux portes de Carthage une Famille de rois numides ambitieux et puis- sants, et, en les excitant contre sa victime, défendu à celle-ci de faire la guerre sans sa permission.
C'est ici le lieu de présenter la situation des colonies fondées par Carthage sur le littoral africain, et d'exposer les relations que la république phénicienne avait établies avec les indigènes de L'intérieur. A mesure qu'elle accrut sa puissance, Cartilage fonda des villes, établit des ports et des forteresses qui formèrent, sur tous les points avantageux de la côte, comme une chaîne non interrompue de stations commerciales, depuis les Syrtcs jusqu'au détroit de Gibraltar. Ubbo (Iiône), Igilgiles (Gigel), Saldar; (Bougie), Jol plus tard Julia Caesarea (Cherchell), ont été de ce nombre ; d'autres y ajoutent même lom- nium, l'Alger de nos jours', et Scylax, dans son Périple de la Méditerranée, dit que tous les comptoirs et établissements coloniaux, au nombre de trois cents, semés sur la côte d'Afrique depuis la syrte voisine des Hespéridcs jus- qu'aux colonnes d'Hercule, appartenaient aux Carthaginois.
Ces colonies furent formées en quelque sorte pacifiquement, par occupa- lion, si on peut le dire, et non par invasion. Fidèle à son origine, Carthage se présentait d'abord aux indigènes moins pour conquérir que pour trafiquer; employant ses premiers efforts à former des comptoirs, des stations, des échelles, elle semblait plutôt désireuse de placer ses produits et d'en recueil- lir de nouveaux, que d'établir à fond sa domination sur le pays. Aussi la voit- on s'étendre rapidement le long des côtes, sans que son territoire augmente beaucoup en largeur; elle ne pénètre pas avant dans les terres, et n'entame pas profondément le sol déjà occupé. Jamais elle ne déposséda les indigènes que dans un faible rayon autour de ses remparts et de ceux de ses colonies, autant qu'il en fallait pour assurer la subsistance de la population coloniale : au delà, elle n'imposait à ses sujets que des tributs pour lesquels elle leur donnait môme des équivalents. D'un autre côté, elle s'appliquait à maîtriser les tribus libyennes, moins par la force que par sa politique astucieuse,
Numidie et la Libye. Le fleuve Muluclia (Moulouïa) séparait les deux premiers; le fleuve Tusca (Oued-el-Berber) les deux autres. La Libye formait le territoire de Cartbage. La Numidie était , en outre , fractionnée en deux parties gouvernées par des chefs différents : les Massyles du côté de la Libye, elles Massesyliens du côté de la Mauritanie. Le fleuve Ampsaga (Oued- cl-Kcbir) les séparait. (Division territoriale établie en Afrique par les Romains. — Publica- tion du Ministère, 185-2.)
1 Certains géographes donnent à Alger le nom d'icosium, et font remonter sa fondation aux voyages d'Hercule. Le nom grec donné à celte ville consacre, disent-ils, le nombre des héros qui accompagnaient Hercule dans cette expédition , cïxoai, vingt. Nous reviendrons plus lard sur cette origine, ainsi que sur celles des principales villes de l'Algérie.
3'* DOMINATION CARTHAGINOISE.
fomentant leurs querelles intestines, les maintenant les unes par les autres , et acheva son œuvre en attirant à son service l'élite de ces populations par l'appât de la solde et du butin.
A certaines époques de l'année, les sénateurs de Carthage se rendaient au- près des chefs des tribus de l'intérieur , dans le but de les engager par toutes sortes de séductions et de promesses , quelquefois même par des alliances avec les premières familles de la république , à fournir des recrues à leur armée. Les Carthaginois faisaient aussi entrer les tribus libyennes, comme un des éléments principaux, dans les colonies d'émigrants que leur politique ne cessait de déverser sur tous les points où pouvaient pénétrer leurs flottes. La relation que l'antiquité nous a conservée du Périple d'Hannon, et que Carthage avait fait placer dans le temple de Kronos, fournit un exemple curieux de la manière dont procédait la république dans ses établissements coloniaux'. Le chef carthaginois chargé de la mission expresse de semer des colonies sur le littoral atlantique, part avec soixante vaisseaux contenant trente mille hommes, qui sont répartis par lui dans six villes de cinq mille habitants chacune. Ces colons étaient, pour la majeure partie, des Liby-Phéniciens, c'est-à-dire des Africains déjà façonnés à la civilisation phénicienne.
Quoique le commerce et l'industrie tinssent le premier rang dans les préoc- cupations politiques de Carthage, elle ne négligea pas cependant l'agricul- ture. Elle essaya plus d'une fois d'arracher ses sujets indigènes à leur bar- barie native, en leur donnant des notions de culture; et tout autour de son enceinte, dans un espace de soixante-quinze lieues de long sur soixante de largo ( dans les districts de la Zeugitane et du Byzacium ) , elle organisa des colonies agricoles, mi-parties d'indigènes et de Phéniciens, destinées à former des cultivateurs et des agronomes pour ses établissements lointains.
Sous le rapport du commerce, Carthage tirait un parti non moins avanta- geux des indigènes : outre les éléments de colonisation qu'ils fournissaient aux postes maritimes, comme population coloniale, ils furent, à n'en pas dou- ter, pour le commerce avec l'intérieur de l'Afrique, ses meilleurs intermé- diaires. De quelque mystère que les Carthaginois aient toujours cherché à cou- vrir leurs opérations commerciales'2, quelque soin qu'ils aient pris, dans tous les temps, de dérober aux Romains et aux autres peuples contemporains leurs connaissances géographiques, il est aujourd'hui prouvé qu'ils entretenaient avec l'Afrique centrale un commerce considérable, dont les principaux articles étaient l'or en poudre ou en grains, les dattes, et surtout les esclaves noirs.
1 Mémoire sur les découvertes el les établissements faits le Ion;/ des côtes d'Afrique par Hannon, amiral de Carthage, par M. «Je Bougainville, la 3e partie surtout, tomes xxvi el xxviii des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
- Les Phéniciens employaient sans distinction ions les moyens pour empêcher les autres nations de suivre leurs traces. Les Carthaginois faisaient jeter à la mer tout navigateur étranger qui s'approchait des côtes de la Sardaigue. Slkaii. xvn.)
DOMINATION CARTHAGINOISE. 35
(l'est parmi ces derniers que se recrutaient les rameurs «le leur redoutable marine. Pour leur trafic avec l'intérieur, les Carthaginois s'étaient déjà ouvert les
mêmes routes commerciales qui aujourd'hui encore sont parcourues par les caravanes. Magon entreprit (rois voyages à travers le désert; les Nasamons, peuple de la région syrtique, poussèrent leurs excursions jusqu'aux bords du Niger, et les Garamantes (habitants du Fezzan] allaient jusqu'en Ethiopie faire
lâchasse au\ est 'laves. La Sicile, l'Espagne, la Gaule, les côtes delà Bretagne, leur étaient familières, et llannon porta ses reconnaissances sur la cote d'AI'ri - que jusqu'au cap Formose.
Les établissements coloniaux que fonda Cartilage sur le littoral africain, les villes mêmes qui se trouvaient sur son propre territoire, jouissaient d'une grande liberté, et se gouvernaient en général par des Conseils, dont l'organi- sation rappelait ceux de la mère-patrie. Par une sorte de reconnaissance, con- forme d'ailleurs à leurs intérêts, les colonies carthaginoises conservèrent ainsi les lois fondamentales de la métropole; mais leur dépendance fut toujours volontaire, et elles ne se soumettaient qu'aux lois qui avaient obtenu la sanc- tion de leurs magistrats. D'après cet exposé, on voit combien étaient faibles les liens qui unissaient les tribus libyennes et Cartilage , combien il était facile à un ennemi adroit de tourner ces alliés douteux contre leur suzeraine. C'est ce que tirent les Romains.
Nous avons dit que parmi les tribus libyennes, celles des Massiliens et des Massaesyliens étaient les plus nombreuses et les plus redoutables. Les pre- mières avaient pour centre de leurs forces, ou pour capitale, Zama, située à cinq journées de Carthage. A l'époque de la seconde guerre punique, Galla, père de Massinissa, les commandait. Les Massaesyliens, qui occupaient la partie occidentale, avaient pour capitale Siga, ville aujourd'hui ruinée, située non loin d'Oran ; Sypliax était à leur tète.
Après la prise de Sagonte parles Carthaginois, Scipion, qui commandait les troupes romaines en Espagne, noua des relations secrètes avec Syphax, afin d'opposer à Carthage un ennemi placé sur ses frontières ; il lui envoya même un de ses lieutenants, Q. Statorius, pour lui former un corps de jeunes Nu- mides, destiné à combattre à la manière des Romains. Syphax, se voyant sou- tenu par un puissant allié, attaqua Galla et le chassa de ses états ; déjà môme il se disposait à mettre le siège devant Carthage, lorsque le sénat lui offrit la main de la belle Sophonisbe, fille d'Asdrubal, fiancée au jeune Massinissa. Syphax accepta cette offre avec empressement, et pour prix d'une si haute faveur il abandonna la cause des Romains. A la nouvelle de ce sanglant outrage, Massinissa, qui se trouvait alors en Espagne, se jette dans le parti des Romains, et passe en Afrique pour venger son injure. Mais pendant l'ab- sence du jeune Numide, la plus grande partie des états de son père avait été envahie par l'ennemi, et comme (ialla était mort au milieu de la lutte, ses
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oncles s'étaient emparés du reste. Sans ressources, sans armée, Massinissa entreprend néanmoins de reconquérir l'héritage de ses pères. Il obtient quel- ques troupes de Bocchus , roi de Mauritanie , et à l'aide de ces auxiliaires il chasse les usurpateurs ; mais son courage impétueux vint inutilement se heurter contrel es phalanges aguerries de Syphax : battu en plusieurs rencontres, ses alliés l'abandonnèrent, et il n'eut d'autre ressource que d'attendre l'arrivée de Scipion. Dès ce moment, il lit cause commune avec les Romains, combattit sous leurs drapeaux, et parvint, avec leur concours, à se rendre maître de Cirtha (Constantinc), où il retrouva Sophonisbe, sa fiancée, devenue l'épouse du vieux Syphax.
Incapable de résister aux charmes de la belle Carthaginoise, le roi numide l'épousa pour la soustraire à l'esclavage des Romains à qui elle appartenait par droit de conquête; mais Scipion désapprouva cette union, et Massanissa fui obligé de sacrifier son amour à ses alliés. Peu de temps après, Sophonisbe mourut empoisonnée. Scipion, pour consoler son ami, le combla de distinc- tions et lui donna, en présence de l'armée, le titre de roi avec une couronne d'or. Ces honneurs, joints a l'espérance de se voir bientôt maître de la Numidie, firent oublier à ce prince ambitieux la perte de son épouse : il devint l'allié fidèle des Romains, et s'attacha invariablement à la fortune de Scipion. A la journée de Zama, ce fut lui qui renversa l'aile gauche de l'armée carthaginoise ; quoique blessé, il poursuivit lui-même Annibal, dans l'espoir de couronner ses exploits par la prise de ce grand capitaine. Enfin , avant de quitter l'Afrique, Scipion rétablit Massinissa dans ses états héréditaires, y ajoutant, avec l'auto- risation du sénat, tout ce qui avait appartenu à Syphax dans la Numidie.
Maître de tout le pays depuis la Mauritanie jusqu'à Cyrène et devenu le plus puissant prince de l'Afrique, Massinissa profita des loisirs d'une longue paix pour introduire la civilisation dans son vaste royaume et pour apprendre aux Numides errants à mettre à profit la fertilité de leur territoire. Soixante ans d'une administration énergique et éclairée changèrent complètement la face du pays: des campagnes jusque -là incultes se couvrirent de riches mois- sons ; les villes reçurent des constructions nouvelles ; partout la population augmenta. Mais ce n'était pas assez pour ce prince ambitieux ; il désirait plus encore. Ses troupes faisaient de fréquentes incursions sur le territoire de Carthage ; lui-même, quoique âgé de quatre-vingt-dix ans, se mit à la tête d'une puissante armée pour s'emparer de cette ville. (159 ans avant J.-C.) Plusieurs victoires signalèrent sa marche, et sans doute il eût réalisé ses pro- jets de conquête s'il n'eût craint de déplaire à ses alliés ; car il savait depuis longtemps que les Romains s'étaient réservé cette proie. Les Carthaginois voulurent se plaindre à Rome des hostilités de Massinissa; leurs plaintes furent accueillies avec dédain : il ne restait plus aux vaincus que la ressource des armes. Mais Rome trouva mauvais que Carthage repoussât la force par la force; elle l'accusa de violer les traités, et lui déclara la guerre. Ce fut la (1er-
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nière. Évidemment les faciles triomphes dé Massinissa avaient décidé les Romains à en finir avec Carthage.
Colle inique agression, cet odieux abus de la force , faillit trouver sa puni- tion dans son excès môme. L'indignation, le desespoir, se communiquent de pioche en proche et se répandent dans toutes les villes puniques avec la rapi- dité de la foudre. Les citoyens de Carthage, hommes, femmes, vieillards, enfants, jurent de s'ensevelir sous les ruines de leur patrie plutôt que de l'abandonner. Tous les matériaux qui se trouvaient dans les arsenaux , dans les habitations privées, sont transformés en armes, en vaisseaux, en machines de guerre ; les places publiques, les temples des dieux deviennent des ateliers. Le chanvre manquait pour faire des cordages, les femmes coupèrent leurs cheveux, et les offrirent pour ce pieux usage. Une ardeur inouïe animait tous les cœurs, exaltait tous les esprits; Carthage voulait au moins mourir digne d'elle !
Cependant les consuls, qui croyaient n'avoir rien à craindre d'une popula- tion désarmée, s'avançaient lentement pour prendre possession de leur con- quête ; leurs prévisions furent déçues : là où ils comptaient ne trouver que des esclaves soumis et abattus , ils rencontrèrent avec surprise des citoyens exaspérés et en armes. Forcés de faire le siège d'une ville où ils avaient cru entrer sans résistance, ils s'étonnent, ils se troublent, ils commettent faute sur faute. Leurs attaques multipliées échouèrent. Ranimés par le succès, les assiégés faisaient de fréquentes sorties , souvent heureuses , toujours terribles et meurtrières; ils repoussaient les cohortes romaines, comblaient les fossés, exterminaient les fourrageurs, brûlaient les machines de guerre. Une année s'écoula ainsi en efforts inutiles, et les consuls durent sortir de charge au mi- lieu de la honte et de la confusion.
L'année suivante, les armes romaines ne furent pas plus heureuses. Le siège, continué avec la même opiniâtreté, fut soutenu avec la même vigueur; les nouveaux consuls, battus en plusieurs rencontres, ne firent aucun progrès, et le courage désespéré des Carthaginois l'emporta encore sur le nombre et la puissance de leurs ennemis. Mais c'était là le dernier répit que la fortune accordait à ces malheureux, la destruction de leur ville était imminente. On connaît les exploits et les efforts de Scipion-Emilien, mais on sait aussi quelle opiniâtre résistance lui fut opposée jusqu'au dernier moment. La ville fut prise , mais seulement après deux grandes batailles, l'une sur terre et l'autre sur mer, et après un dernier combat qui dura six jours et six nuits, de rue en rue, de maison en maison. En un mot, Carthage ne succomba qu'après un siège de trois ans, et sous le génie d'un grand homme !
Sur l'ordre du sénat, Scipion-Émilicn réduisit Carthage en cendres; pen- dant plusieurs jours, les flammes dévorèrent ses temples, ses magasins, ses arsenaux , et d'horribles imprécations furent prononcées contre quiconque tenterait de la faire sortir de ses ruines. Les sept cent mille habitants qui for-
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màient la population de la métropole africaine, lurent dispersés ; Rome s'en- richit de ses dépouilles, et son territoire fut divisé entre les vainqueurs et leurs alliés. Ainsi finit cette lière république, dont la puissance s'étendit pen- dant près de six siècles sur l'Afrique septentrionale et sur toutes les mers connues !
CHAPITRE III.
DOMINATION ROMAINE. .A RÉPUBLIQUE. 119-31 ANS AVANT J. - 1;
Politique des Romains à l'égard dos indigènes. — Micipsa et lo royaume des Numides. — Jugurlhà ; ses guerres contre les Romains. — Sa mort. — Nouvelles divisions de l'Afrique. — Guerres civiles des Romains. — Marins. — Sylla. — Pom- pée. — César. — Mort de Caton. —César victorieux détruit le royaume de Numidie.
En détruisant Carthage , Rome ne se substitua pas immédiatement à son empire ; elle comprit tout d'a- bord les difficultés qu'allait lui of- frir l'administration directe d'un pays où le prestige de son nom ne prévalait pas encore, et se borna à exercer un liant patronage sur l'Afrique. Les cités tributaires ou coloniales de la côte, qui s'étaient signalées par un trop grand atta- chement à leur métropole, lurent détruites ou démantelées; les autres, au contraire , comme Utique , s'enrichirent de ses dépouilles et s'emparèrent de
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son commerce. Des colonies italiennes ne tardèrent pas à se former, et bientôt Rome put revendiquer comme sienne cette mer que son orgueil désignait depuis longtemps sous le nom de mare nostrum. Quant à tous ces petits princes numides qui , dans la lutte des deux républiques, avaient pris parti pour l'une ou pour l'autre, elle les maintint en suivant à leur égard la politique de Car- tilage ; elle partagea entre eux une autorité qu'elle ne voulait pas exercer elle- même, sans toutefois abandonner le droit de souveraineté que lui donnait la conquête. Dès les premiers pas qu'elle fit sur le sol africain, Rome s'appliqua donc à récompenser magnifiquement ses alliés ; mais à mesure que son pouvoir se consolida, ses libéralités devinrent plus rares, et elle finit même par retirer aux fils les largesses qu'elle avait faites aux pères : c'est ce qui arriva pour les descendants de Massinissa.
Micipsa, fils de ce chef intrépide, dont les continuelles agressions contre (lartbage avaient préparé le triomphe des Romains , continua l'œuvre de civi- lisation entreprise par son père. Sous ce prince , Cirtha (Constantine) s'enrichit de magnifiques édifices; une colonie composée d'émigrants grecs et romains vint s'y établir, et peu à peu ses habitants se familiarisèrent avec les arts de l'Europe. Telles étaient à celte époque l'importance et la richesse de Cirtha, qu'au dire de Strabon elle pouvait mettre sur pied dix mille cavaliers et un nombre double de fautassins. Les trente années que Micipsa passa sur le trône furent très-favorables à la prospérité du royaume de Numidie. L'agri- culture surtout y prit un développement extraordinaire; plusieurs branches d'industrie y furent cultivées avec succès, et la littérature de la Grèce et de l'Italie y trouva d'habiles interprètes. Mais cette grande prospérité disparut avec lui.
En mourant, Micipsa avait distribué son royaume entre deux de ses fils, lliempsal et Adherbal, et un neveu qu'il avait adopté et appelé au partage de sa succession, moins par affection que par crainte. Ce dernier, célèbre dans l'histoire sous le nom de Jugurtha, et lit connu des Romains, parmi lesquels il avait servi en Espagne sous le commandement de Scipion '. Sa force prodi- gieuse, sa rare beauté, son courage indomptable, son esprit vif, souple et pénétrant, le faisaient adorer des Numides, qui croyaient voir revivre en lui Massinissa , le fondateur de leur empire. Son ambition ne connaissait ni le scrupule ni la crainte : elle amena sa chute et la ruine de sa patrie. Appelé au trône conjointement avec deux princes plus jeunes que lui , dénués de talents et d'expérience, il ne lui fut pas difficile de s'en défaire et de régner seul, lliempsal, l'aîné, fut assassiné dans sa résidence de Thermida; Adherbal, le second, ayant pris les armes pour venger son frère et se défendre lui-même, fut prévenu par son farouche compétiteur, qui l'attaqua à l'improviste et le
' Jugurlba s'était surtout distingué an sié^e «Je Numance el dans la campagne qui suivit la prise de celle ville.
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chassa de ses étals. Adherbal, ne se trouvant plus en sûreté en Afrique, vint à Rome chercher un refuge e( implorer l'assistance «lu sénat.
Mais déjà une démoralisation profonde régnait chez ces liers patriciens; l'or était sur eu\ (ont-puissant. Jugurtha le savait. Des ambassadeurs numides partirent aussitôt avec ordre de se concilier la laveur de tous les hommes influents de la république : ses riches présents ne tardèrent pas à l'emporter sur les justes plaintes de son parent dépouillé. Les sénateurs qui l'avaient, accusé avec le plus d'acharnement se montrèrent ses plus ardents défenseurs; et si quelques autres, restés incorruptibles, demandèrent que l'on punît Jugurtha et «pic l'on secourût Adherbal, la majorité, gagnée par les émis- saires de l'usurpateur, sut comprimer ce généreux élan. Au lieu de l'aire passer sur-le-champ une armée en Afrique, on se contenta donc d'y envoyer dix com- missaires chargés de l'aire entre les deux compétiteurs un nouveau partage de la Numidie. Déjà ébranlés à Rome par les promesses de Jugurtha, ces com- missaires se laissèrent entièrement corrompre par ses largesses, et dans le partage ordonné par le sénat, les districts voisins de la Mauritanie, les plus fertiles et les plus guerriers, lui furent attribués. Adherbal eut ceux de la partie orientale, qui, par le nombre des ports et l'éclat des cités, lui faisaient une part plus brillante que solide, car ils ne lui donnaient aucun moyen de défense contre son ennemi.
Aussitôt après le départ de ces commissaires, Jugurtha, plus que jamais persuadé qu'il obtiendrait tout de Rome à prix d'argent, attaqua Adherbal, le battit dans plusieurs rencontres, et l'enferma dans Cirtha (Constantine), sa capitale, dont il pressa le siège avec vigueur. Ce malheureux prince n'eut que le temps d'envoyer de nouveau à Rome implorer du secours. D'autres commissaires vinrent en Afrique; mais, cette fois encore, les uns furent séduits par les promesses, les autres gagnés par les riches présents de Jugur- tha. Le siège de Cirtha n'en continua donc pas moins, poussé avec l'opiniâtre énergie de l'ambition qui se voit près d'atteindre son but. Trop forte pour être enlevée d'assaut, la ville fut étroitement investie, et bientôt réduite à la famine. Des marchands italiens et des soldats étrangers sur qui reposait prin- cipalement la défense de la place, lassés de la longueur du siège, persuadè- rent à Adherbal de se rendre sous promesse de la vie : l'imprudent écouta ce dangereux conseil, et, sans respect pour le droit des gens et pour sa parole, Jugurtha le fit périr dans d'affreux supplices. Les Italiens et les Numides qui avaient combattu avec lui furent passés au fil de l'épéc.
Ce crime atroce excita dans Rome une telle indignation, que les nombreux amis que Jugurtha comptait dans le sénat ne purent détourner l'orage qui le menaçait. Une armée romaine eut ordre d'envahir la Numidie, et s'empara de plusieurs villes. Mais autant ces troupes restaient braves et disciplinées, autant leurs chefs devenaient avares et cupides : le consul et ses principaux officiers se laissèrent corrompre comme l'avaient été d'abord les sénateurs puis
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les commissaires, et Jugurtha obtint d'eux un traité qui, moyennant un faible tribut, le laissa maître de tout le royaume. Quelques éléphants, quelques chevaux, une faible somme d'argent, furent livrés pour la forme, après quoi le consul se retira avec son armée dans la province romaine. Cependant, à la nouvelle de cette honteuse pacificalion, le peuple, excité par un de ses tri- buns, rendit, malgré l'opposition du sénat, un plébiscite qui mandait Jugur- tha à Rome. Ce prince obéit, et ses intrigues accoutumées, son or répandu avec profusion parmi le peuple et les sénateurs, allaient peut-être encore lui assurer l'impunité, lorsqu'un uouvel assassinat commis dans la ville même sur la personne d'un prince numide, Massiva, petit-fils de Massinissa, autre com- pétiteur dont il crut utile de se défaire, ralluma l'indignation populaire, que ces délais avaient amortie. La guerre lui fut de nouveau déclarée, et le sénat lui ordonna de quitter d'Italie. On rapporte qu'en s'éloignant, Jugurtha tourna plusieurs fois les yeux vers llome, et s'écria : « 0 ville vénale, tu périras le jour où il se présentera un homme assez riche pour t'acheter. »
Un nouveau consul passa en Afrique : cette fois enfin, les hostilités pri- rent un caractère sérieux. Cette guerre de INumidie est réellement la pre- mière que les Romains aient soutenue dans ces contrées. Carthage s'était défendue bien moins chez elle qu'en Sicile, en Espagne, en Italie et sur la Méditerranée; lorsqu'elle tomba, elle ne laissa au pouvoir de ses vain- queurs que la place qu'avaient occupée ses murailles, et un droit de supré- matie sur les provinces les plus voisines, droit souvent contesté, qu'il fallait sans relâche soutenir les armes à la main. L'insurrection de Jugurtha fut une guerre nationale ; si elle eût été couronnée de succès, elle aurait pu compromettre à jamais la puissance de Rome en Afrique. Le sénat le sentit, et ne négligea rien pour s'assurer le triomphe. Cette guerre est importante à connaître, car elle a beaucoup d'analogie avec notre situation actuelle en Algérie.
La guerre contre Jugurtha dura sept ans, sans interruption. Six grandes armées, commandées par les généraux les plus habiles, y furent successive- ment envoyées, et chacune d'elles, à diverses reprises, reçut d'Europe des ren- forts qui la renouvelèrent presque entièrement. Quoique maîtres des côtes et d'une partie du pays, quoique alliés à plusieurs tribus numides et maures qui combattaient dans leurs rangs, les Romains n'étaient pas moins obligés de faire venir d'Italie presque tout le matériel nécessaire pour l'entretien et la sub- sistance des troupes. Le génie opiniâtre du prince numide tirait parti de tout : du temps, des lieux, des saisons. Le premier consul C. Itestia, envoyé contre lui, s'était laissé séduire, et avait signé un traité honteux; le second, Albinus, hésitant entre le désir de suivre cet exemple et la crainte d'être puni s'il le suivait, consuma dans cette indécision l'année entière de son consulat, et revint à Rome pour les comices, sans avoir fait aucun progrès. Son frère Aulus, chargé pendant son absence du commandement de l'armée, trompé par des
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paroles de paix et de feintes promesses de soumission, se laissa entraîner, à la poursuite tics Numides, dans des lieux difficiles, coupés de bois et de défilés. Là, enveloppr, trahi par une partie de ses officiers et de ses soldats, qui ne fai- saient qu'imiter l'exemple contagieux de leurs généraux, il fut obligé, pour sauver le reste de son armée, do s'engager à évacuer sous dix jours toute la Numidie, et mémo de passer sous le joug, ce qui était alors la dernière igno- minie pour les vaincus.
Le peuple de Home, exaspéré, se souleva de nouveau contre les indignes fau- teurs de Jugurtha. Un troisième consul, Metellus, chargé de réparer la honte des armes romaines, parvint à leur rendre l'éclat qu'elles avaient perdu ; mais, quoique aussi habile général que bon citoyen, et incapable de céder aux mêmes séductions que ses prédécesseurs, il ne put terminer la guerre. 11 gagna des batailles, s'empara de places réputées imprenables, employa tour à tour la force et la ruse : tout fut inutile; le prince numide lui échappa sans cesse. La gloire de le saisir et de le traîner au Capitole était réservée à son lieutenant Marins.
Celui-ci, à qui échut enfin le département de l'Afrique, l'an 646 de Home, prit le commandement de l'armée. Toutefois, malgré les victoires de Metellus, qui semblaient ne lui avoir laissé rien à faire, malgré son incontestable capa- cité militaire, malgré les négociations habiles de son lieutenant Sylla, la guerre dura encore près de trois ans. Privé de toutes ressources dans son royaume, Jugurtha en trouva de nouvelles dans celui d'un prince voisin : Boc- chus, roi de Mauritanie, son beau-père et son allié, unit ses forces aux siennes. Les Bomains, qui croyaient la guerre finie, eurent encore de grandes batailles à livrer. La force même ne suffit pas ; le prince numide ne fut vaincu que par l'arme qu'il avait si souvent employée : la trahison. Ébranlé par les proposi- tions des généraux romains, épuisé par les sacrifices qu'il faisait pour la cause de son allié, craignant enfin de perdre ses états dans une lutte prolongée contre toutes les forces de la république, Bocchus abandonna Jugurtha et le livra à ses ennemis. Pris et conduit à Rome, le roi de Numidie fut un des orne- ments du triomphe de Marins; puis on le jeta dans un cachot humide et fan- geux, où il y mourut de faim après d'horribles angoisses.
Ainsi périt, à l'Age de cinquante-quatre ans, un prince qui, malgré ses crimes, était devenu, par son courage et son génie, une des gloires de l'Afrique. Les Romains eurent tant de peine à le vaincre, qu'ils le regardaient comme un autre Annibal. Après sa mort, ses états subirent un démembrement ; nouveau partage dans lequel Rome ne manqua pas de se faire la part du lion. La portion occidentale fut donnée au roi Bocchus, en récompense de sa tra- hison ; du centre, on fit un petit royaume à la tête duquel le sénat mit Hiempsal II, moins par égard pour les grands services de son aïeul Massinissa, que pour cacher les secrets desseins de sa politique envahissante ; tout le reste fut réuni à la province proconsulaire, c'est-à-dire à l'ancien territoire de Car-
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thagc, augmenté de quelques cantons limitrophes qui avaient appartenu à la Numidie.
La conquête de la Numidie assura la domination des Romains en Afrique. La chute de Carthage leur avait donné l'empire des côtes; la défaite de Jugurlha leur ouvrit l'intérieur du pays. De vastes contrées, qui n'avaient jamais obéi aux Carthaginois, passèrent sous l'autorité de Rome ; on peut môme rapporter à celte époque l'établissement de cette longue chaîne de colonies européennes qui s'étendit en fort peu d'années depuis Tanger jusqu'à l'Egypte ; le littoral ne fut plus, pour ainsi dire, qu'une seule colonie romaine ; et là, comme dans tout l'Occident, l'élément national fut absorbé par l'élément latin avec une prodigieuse rapidité. Néanmoins, il resta toujours dans les vallées de l'Atlas etau midi de cette chaîne de montagnes, une masse considérable de nomades qui subissaient les lois de la civilisation sans jamais se laisser dompter par elle.
Si cette contrée , désolée par des siècles de barbarie , apparaît encore aujourd'hui si belle aux regards des voyageurs, qu'on juge de ce qu'elle dut être aux jours de Carthage et de Rome ! Sa fertilité, qui n'est surpassée peut- être dans aucune partie du globe, secondée par le génie industrieux des Car- thaginois, produisait d'immenses richesses naturelles. Trois cents villes cou- vraient son sol ; la seule Carthage avait renfermé dans ses murs sept cent mille habitants. Celte prospérité, qui nous paraîtrait fabuleuse si elle n'était attestée par tous les écrivains de ces époques reculées, s'accrut encore sous la domi- nation romaine; car, avec cet admirable instinct d'assimilation qui leur faisait adopter tout ce qu'ils trouvaient de bon et d'utile chez les peuples soumis par leurs armes, les Romains suivirent,, pour coloniser l'Afrique et y affermir leur puissance, le système que leur avaient indiqué les Carthaginois. Ils s'effor- cèrent, comme l'avaient fait leurs rivaux, de lier, par le commerce et l'agri- culture, leurs intérêts à ceux des indigènes, afin de les dominer et de les exploiter plus sûrement. C'est surtout à la production du blé qu'ils s'attachè- rent avec le plus de persévérance et d'ardeur. Ils portèrent en Afrique leurs méthodes de culture et répandirent les lumières de leur vieille expérience sur l'industrie naissante des vaincus, desséchèrent les marais et les lacs, élevè- rent des ponts, creusèrent des canaux, tracèrent des routes d'une solidité admirable. Ainsi aidée par le travail de l'homme, cette terre fit des prodiges, et devint le grenier de Rome. Sous Auguste, lorsque le luxe des grands, arrachant l'Italie aux bras qui la cultivaient, l'eut transformée en un immense jardin de plaisance semé de somptueux palais, la métropole demanda la moitié de sa subsistance aux moissons africaines, et chaque année le port de Car- thage expédiait de quoi la nourrir pendant six mois au moins. Enfin, car telle est l'influence du travail sur les mœurs, sur le caractère des peuples, l'on vit une foule de tribus numides et gétules adopter la vie sédentaire des colons et préférer aux fatigues d'une existence nomade les paisibles travaux
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de l'agriculture. Les ravages, les rapines, lt ,è guerres de tribu à tribu cessè- rent graduellement. Depuis Auguste jusqu'au premier Antonin, c'est à-dire pendant l'espace de près de deux siècles, une seule légion suilit dans les temps ordinaires (et les exceptions lurent rares), pour garder tout le pays compris depuis Tanger jusqu'à Cyrène, et pour y maintenir l'ordre et la paix. Plus tard, l'empire s'affaiblissant, chaque révolte de la colonie menaça Home d'une disette. On suit, sous ce rapport, d'année en année, l'action de l'Afrique sur l'Italie. Ainsi, par exemple, on voit successivement l'empereur Sévère, repous- sant les prétentions de Niger à la pourpre des Césars, envoyer à la bâte ses légions à Cartilage, afin que son compétiteur ne puisse pas s'en emparer et affamer la population de Home; le préfet Symmaque s'opposer, dans le sénat, à l'expé- dition méditée contre le rebelle Gildon, de crainte que, les blés de l'Afrique cessant d'arriver, il n'en résulte au centre de l'empire une sédition dangereuse ; enfin Alaric s'emparer du port d'Ostie, où les premiers Césars avaient fait bAtir d'immenses greniers destinés à recevoir les tributs en blé et en huile qu'en- voyait la colonie africaine, et par cette conquête préluder à la prise de la capi- tale du monde.
Les guerres civiles allumées par les rivalités de Marius et de Sylla, de César et de Pompée, vinrent à leur tour diviser l'Afrique. La fondation, sur divers points du sol, de petites colonies romaines et de municipes avait donné nais- sance à une population qui, à l'époque dont nous parlons, prit une part active à la lutte ; les rois indigènes eux-mêmes, selon leurs engagements antérieurs ou leurs affections particulières, s'y mêlèrent avec ardeur. Ce fut durant les vicissitudes de cette longue guerre, que Marius fugitif vint chercher un asile sur cette terre témoin de ses premiers triomphes. Débarqué non loin de Car- tilage, il s'était arrêté au milieu de ces ruines, les contemplant sans doute avec un secret retour sur lui-même \ lorsque le gouverneur de la province, le pré- teur Sextilius, craignant d'être compromis par la présence de l'illustre proscrit, lui fit notifier l'ordre de s'éloigner sans délai, sous peine d'être traité en ennemi du sénat et du peuple romain. « Va dire à ton maître, répondit au licteur le vainqueur des Cimbres et des Teutons ; va dire à ton maître que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage ! »
Tandis que Marius donnait au monde cet éclatant exemple de l'instabilité des plus hautes fortunes, son fils, avec quelques-uns de ses partisans, des- cendu sur un autre point des côtes d'Afrique, avait trouvé un asile à la cour d'Hiempsal, roi de Numidie. D'abord traités favorablement, ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que leur hôte les considérait moins comme des alliés que comme des otages que la fortune venait de jeter entre ses mains. Pour se con- cilier l'amitié de Sylla, il se disposait même à les lui livrer lorsqu'une des con- cubines du roi, avec laquelle le jeune Marius avait lié des rapports intimes, vint
1 Velleius Paterculus, § xix.
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à la fois leur apprendre le danger qu'ils couraient et leur offrir les moyens de s'y soustraire. Le fils rejoignit son père encore errant sur le rivage, où ils se virent abandonnés de tous leurs partisans. Alors, ne prenant conseil que de leur désespoir, ils résolurent de tenter de nouveau le sort des armes, et se rembarquèrent pour l'Italie. Leur audace fut couronnée d'un plein succès : Marius mourut maître de Home !
La mort de son rival rendit à Sylla l'empire du monde : le parti plébéien fut vaincu pour la seconde fois. Après la cbute de ce parti en Italie, Domitius , gendre de L. Cinna, entreprit de le relever en Afrique. 11 s'adressa à Hiertal, roi d'une partie de la Numidie, et obtint de ce prince d'assez puissants secours pour envahir la province romaine. Mais le dictateur résolut d'étouffer cette révolte dès sa naissance. Sertorius, un des conjurés, commandait en Espagne ; il fallait à tout prix empôcber qu'un autre chef du parti vaincu ne s'établit dans l'Atlas, car, maîtres de deux provinces riches et belliqueuses, ces deux chefs eussent pu recommencer la lutte avec avantage, et peut-ôlre même, en unis- sant leurs efforts, venir chercher leur revanche jusqu'en Italie. Pompée reçut donc l'ordre de passer de Sicile en Afrique. Cent vingt galères et huit cents bAtiments de charge y portèrent six légions ; une partie débarqua à U tique, l'autre à Carthage, sous les ordres du jeune général. Les troupes campées sur les ruines de cette dernière ville donnèrent en cette circonstance un exemple de cupidité et d'indiscipline qui atteste la décadence du caractère romain. Quelques soldats, en creusant la terre, y avaient trouvé un trésor considérable ; le bruit de cette découverte se répandit aussitôt dans les rangs : on assurait que les Carthaginois, à l'époque de leurs derniers désastres, avaient enfoui ce qu'ils avaient de plus précieux ; et pour retrouver ces richesses imaginaires, officiers et soldats, sans respect pour la discipline, quittèrent leurs armes, et se mirent à fouiller le sol en tous sens. Les conseils de Pompée, ses ordres même, restèrent sans force sur ces imaginations exaltées. Enfin, après plusieurs jours employés à ce travail, fatiguée d'inutiles recherches et honteuse de sa folie, l'armée demanda de marcher à l'ennemi.
Pompée et ses troupes rencontrèrent bientôt Domitius, qui avait un puis- sant motif de terminer promptement la guerre : en effet, la désertion faisait de grands ravages dans son armée. A la nouvelle du débarquement de Pom- pée, sept mille hommes l'avaient abandonné, et il lui fallait une victoire pour rattacher à sa cause ces esprits inquiets et inconstants. Toutefois la fortune lui refusa cette faveur. Un ravin profond séparait les deux armées, et ni l'un ni l'autre des deux généraux ne voulant le franchir le premier, ils restèrent quelque temps en observation réciproque. Tout à coup un de ces orages de pluie et de vent si fréquents sous le ciel africain éclate avec violence. Domi- tius, jugeant dès lors que tout engagement était devenu impossible, fait son- ner la retraite. Mais, en présence de l'ennemi et au milieu des vents déchaî- nés, ce mouvement ne pouvait s'effectuer sans désordre. Pompée profite avec
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habileté de cette manœuvre imprudente, passe le ravin, et conduit l'attaque avec la plus grande vigueur. Kn quelques instants, les troupes de Domitius sont enfoncées sur tous les points, et leur défaite devient aussi complète que sanglante. Sur vingt mille hommes, trois mille à peine regagnèrent leur camp. Domitius perdit la vie dans cette déroute, et la guerre se trouva terminée en un seul jour. Parmi les villes qui avaient embrassé son parti , les unes se ren- dirent sans résistance, les autres lurent prises d'assaut; en un mot, toute la contrée se soumit ; les tribus gélules et numides, saisies de terreur, levèrent leurs tentes et s'enfuirent vers le désert.
De retour à Utique, Pompée y trouva un ordre de Sylla qui lui enjoignait d'y rester avec une seule légion pour attendre l'arrivée d'un successeur auquel il remettrait le gouvernement de la province pacifiée, et de renvoyer en Italie le reste de son armée victorieuse. Une telle marque d'ingratitude étonna le géné- ral et irrita violemment les soldats : ils ne voulaient point, disaient-ils, le laisser à la merci d'un tyran, et se répandaient en invectives coidre le dicta- teur. Cette sédition se prolongea tellement, que le bruit en parvint jusqu'à Home où bientôt l'on rendit Pompée complice de ses troupes. Sylla lui-même parut croire à cette complicité, et se plaignit publiquement de passer sa vieil- lesse à combattre contre des enfants. Par ces paroles il faisait allusion au jeune Marius , qui lui avait si opiniâtrement disputé la victoire. Mais tandis qu'au forum et dans le sénat on représentait Pompée comme une rebelle, celui-ci, au contraire, luttait contre ses troupes mutinées, et pour vaincre leur obsti- nation les menaçait de se tuer à leurs yeux si elles refusaient plus longtemps d'obéir. Elles cédèrent enfin, et s'embarquèrent pour l'Italie. Après avoir remis entre les mains de son successeur le gouvernement de la province, le jeune général suivit ses légions. Rome tout entière alla à sa rencontre pour lui faire honneur, et Sylla, l'embrassant avec tous les signes d'une extrême affection, le salua du surnom de grand , titre qui depuis lors n'a cessé d'être joint au nom de Pompée.
Dans l'intervalle qui sépare la première guerre civile de la seconde, les colonies africaines restèrent paisibles, mais eurent à subir un fléau plus cruel que la guerre môme, la préture deCatilina. Les exactions, les violences de ce gouverneur devinrent si insupportables , qu'un cri unanime s'éleva contre lui. De tous côtés les plaintes arrivèrent à Rome. Quelques-uns des sénateurs opi- nèrent pour la mise en jugement; mais les nombreux amis qu'il comptait dans l'assemblée lui épargnèrent cette juste honte. A l'expiration de sa charge , il rapporta dans sa patrie d'immenses richesses qui lui servirent à fomenter cette fameuse conjuration sous laquelle la république faillit périr.
Les convulsions politiques de la métropole, se succédant presque sans inter- ruption , réagissaient sur la colonie africaine, sans toutefois arrêter l'essor de sa prospérité. Les tributs que Rome lui imposait, en blé , en huile , en fruits de toute espèce , allaient toujours croissant. On en trouve , dès cette époque ,
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une preuve remarquable. Peu d'années après la conjuration de Catilina, une disette ayant menacé Rome, Pompée reçut du sénat et du peuple la mission de remédier au mal. Il mit à contribution les trois greniers de la république, l'Egypte, la Sicile, l'Afrique, et en peu de temps il rassembla plus de denrées qu'il n'en fallait pour faire cesser la cherté des vivres et dissiper les craintes de la multitude.
Le parti plébéien avait expiré en Afrique avec Marius; celui de Pompée et de l'aristocratie républicaine vint aussi y chercher un tombeau. Ces grands événements dont elle fut le théâtre, attestent tout à la fois et son importance, et le génie guerrier de ses populations, auxquelles les débris de tous les partis vaincus venaient tour à tour demander assistance. Le parti de Pompée eut pendant quelque temps la prépondérance dans cette province. Le préteur A. Varus, qui déjà en avait été gouverneur , chassé d'Italie par César après le passage du Rubicon, s'était réfugié à Utique. Arrivé en suppliant et en fugitif, ses anciennes liaisons avec les principaux habitants, ses habiles négociations auprès des rois alliés de Rome, lui eurent bientôt rendu la prépondérance. Gouvernant pour Pompée au nom du sénat, il contracta une étroite alliance avec Juba, roi de la Numidie et de la Mauritanie, auquel la prévoyance du rival de César avait confié le gouvernement des populations qui ne se trou- vaient pas sous l'administration immédiate de la métropole. Une grande partie de l'Afrique était donc à eux. Ne pouvant aller en personne la leur arracher, César y fit passer son lieutenant Curion, à la tète de quelques troupes ; mais ce général, qui n'avait aucune connaissance du pays, se laissa surprendre sous les murs d'Ulique dont il faisait le siège ; son armée fut entièrement détruite , et lui-même perdit la vie.
Pendant que la grande querelle entre César et Pompée se décidait dans les plaines de la Grèce, Varus, resté en Afrique, rassemblait de toutes parts des soldats, des armes et des munitions de guerre. L'arrivée de Metellus Scipion, échappé au désastre de Pharsale, vint imprimer à ses préparatifs une nouvelle activité; le roi Juba joignit ses troupes à celles de ces deux généraux. Toute- fois la discorde ne tarda pas à éclater entre Varus d'une part, Juba et Me- tellus Scipion de l'autre, car l'orgueilleux Numide faisait durement sentir aux Romains vaincus et fugitifs le besoin qu'ils avaient de lui. La présence de Caton, qui sur ces entrefaites vint les joindre à la tète des débris de Pharsale, mit fin à leurs débats: sa renommée imposa au roi, et ses conseils réconci- lièrent les deux Romains. Leur donnant à tous l'exemple de l'abnégation , il refusa le commandement qu'ils lui déféraient d'une commune voix, et en lit investir Scipion, dont le rang était supérieur au sien. Caton, Varus et Labiénus, anciens lieutenants de César dans les Gaules, ardents comme tous les transfuges, servirent sous les ordres de Scipion; Juba conserva le com- mandement exclusif de son armée.
Le premier soin de ces généraux fut de s'assurer de tout le pays, et de
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prévenir 1rs mouvements dos partisans de César. Utique paraissait vouloir pencher en sa laveur, et c'était un grave danger, car le nombre do ses habi- tants, la commodité de son port, la loi ce de ses murailles, lui donnaient la suprématie sur toutes les autres villes de la province. Juba proposa de la détruire, d'en massacrer la population, et de raser jusqu'au sol ses édifices et ses remparts. Ce conseil n'était sans doute rien moins que désintéressé, car tout ce qui tendait à affaiblir les conquérants de l'Afrique servait ses intérêts personnels. Scipion ne reculait pas devant une telle proposition ; mais Caton la rejeta avec indignation. Il répondit d' Utique, et offrit de rester lui-même dans la place pour contenir les habitants. Mieux valait en effet, la question d'humanité à part, conserver Utique que de la détruire. Caton y amassa de nombreuses munitions de guerre et de bouche, fit exhausser les tours, élargir les murailles, et creuser des lignes de circonvallation très-profondes. Enfin, ceux des habitants dont il se méfiait reçurent ordre de livrer leurs armes4. La sagesse de ces mesures mit en état de défense une ville à laquelle sa mort stoïque allait bientôt donner une éternelle célébrité.
La nouvelle de ces préparatifs parvint promptement à Rome, et y ranima les espérances du parti républicain, que la défaite de Pharsale et la mort funeste de Pompée avaient jeté dans la consternation. Révolté de la conduite des lieutenants de César, le peuple semblait près de se réveiller; les rapines de Dolabella, les débauches d'Antoine, lui devenaient de jour en jour plus odieuses et plus insupportables. On disait aussi que l'activité si vantée de César s'était amortie, qu'un fol amour pour une reine étrangère lui avait fait perdre un temps précieux dans une expédition inutile et sans but, et qu'il lais- sait respirer le parti ennemi, qui se relevait déjà de tous côtés : en Espagne, sous le fils de Pompée; en Afrique, sous Caton, Varus et Scipion. Ces plaintes, dont la plupart étaient fondées, l'inquiétude qu'éprouvaient ses par- tisans, la joie de ses ennemis, ranimèrent enfin chez César cette activité que les amis de la cause républicaine se plaisaient à croire éteinte. Selon son usage, le dessein et l'exécution marchèrent simultanément. Résolu de porter la guerre en Afrique, il partit pour la Sicile au cœur de l'hiver, et ne s'arrêta qu'à Lylibée. Là, n'ayant encore sous la main qu'une légion de nouvelle levée avec six cents chevaux tout au plus, il fit dresser sa tente sur le rivage, et si près de la mer que les vagues en venaient presque battre le pied. Malgré le vent toujours contraire et la saison peu favorable, les équi- pages furent consignés à bord des navires, afin que chacun se tînt prêt à partir au premier signal. César mit à profit ce retard involontaire en expédiant des ordres et des proclamations qui allaient réveiller au loin le zèle de ses par- tisans. Rientôt des galères lui arrivèrent de tous côtés, puis des soldats qu'il fit monter sur ces galères, tandis que la cavalerie était répartie sur les bati-
1 Plutarquo , Vie de Calon.
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ments de transport. Ces premières forces ainsi rassemblées, il donna le signal du départ et lit voile pour l'Afrique '.
Les commencements de la campagne ne furent point heureux : n'étant maître d'aucun port sur cette cote ennemie, il n'avait pas assigné à sa flotte de rendez-vous commun, mais seulement recommandé aux pilotes d'aborder le plus près possible du point de départ. Cette circonstance faillit lui devenir fatale, car une partie de ses transports firent naufrage ou furent capturés, plusieurs galères périrent ; le plus grand nombre de ses vaisseaux se disper- sèrent de côté et d'autre ; quelques-uns même retournèrent en Sicile, où les vents contraires les retinrent longtemps encore. Le jour de son débarquement, César ne parvint à réunir que trois mille hommes et cent cinquante chevaux. La ville d'Adrumète (Hammamet), près de laquelle il avait pris terre, défendue par une population nombreuse, deux légions et trois mille Maures, ne pouvait être enlevée par un coup de main : il voulut parlementer avec le gouverneur; mais son envoyé ayant été mis à mort, il battit en retraite, vivement poursuivi par un corps de cavalerie numide qu'il ne contint qu'à grand'peinc. Heureusement pour lui, le gros des troupes ennemies se trouvant à quelque distance, il eut le temps de recevoir les ren- forts (pie lui amenaient les navires restés en arrière.
Quelques jours après, il se vit attaqué en rase campagne par Labiénus, à la tète d'une nombreuse cavalerie soutenue par cent vingt éléphants. L'action se prolongea et la victoire resta indécise depuis le matin jusqu'au coucher du soleil2. Par une tactique due à Labiénus, la cavalerie numide, mêlée à de l'infanterie légère qui chargeait et se retirait avec elle, portait surtout le trouble parmi les troupes romaines, habituées à combattre de pied ferme : les soldats de nouvelle levée, qui composaient la plus grande partie des légions de César, étaient effrayés de la multitude des ennemis, et les vétérans eux-mêmes paraissaient ébranlés par cette étrange manière de combattre, qui consistait, alors comme aujourd'hui, à attaquer et à fuir avec une égale rapidité. Ces vieux soldats se demandaient l'un à l'autre comment ils s'y pren- draient pour vaincre des ennemis insaisissables. Mais, dans cette situation difficile, César prouva mieux que jamais qu'aucune des qualités d'un grand général ne lui était étrangère. Résolu de ne plus accepter de combat qu'il n'eût reçu de nouveaux renforts de Sicile et d'Ltalie, il se renferma dans son camp, et tandis que ses ennemis l'y croyaient retenu par la crainte, il y pré- parait en silence la victoire, rendant sa position inexpugnable au moyen de grands ouvrages, faisant élever deux lignes de retranchements, l'une de la ville de Ruspina, près de laquelle il se trouvait, jusqu'à la mer, l'autre de la mer
' César, de liello Africano,c,\p. i.
'-' Celle première rencontre eut lieu dans les environs de Ruspina, aujourd'hui Souca, dans la régence de Tunis (17 ans av. J. -C). Celle ville esl siluée à Irès-pcu de distance de la côte.
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à son camp, afin d'assurer sis communications avec ces deux points d'une égale importance. Les manœuvres de la politique vinrent aussi se joindre aux ressources de l'art militaire : connaissant l'inconstance et la mobilité des Nu- mides et des Maures, les rivalités qui existaient entre les tribus, leur indocilité au joug, il les excitait sous main à la révolte. Ainsi, quoique renfermé dans son camp, César était présent partout, et remuait l'Afrique entière.
Le contre-coup de ces menées se lit sentir jusque dans le royaume de Juba. lin Romain, du nom de Sitius, profitant des désordres inséparables des guerres civiles, avait levé pour son propre compte un corps de partisans qu'il louait tantôt à un chef numide, tantôt à un autre, pour soutenir leurs querelles particulières. Gagné par les promesses des émissaires de César, il embrassa son parti et envahit les états de Juba, que le départ de ce prince avec toute son armée laissait sans défense. Bogud, roi d'une partie de la Mauritanie, s'étant joint à Sitius, ils ravagèrent ensemble les campagnes, puis s'attaquèrent aux villes. Cirtha, la capitale et la plus forte place de la Numidie, tomba en leur pouvoir. A cette nouvelle, Juba quitta l'armée des coalisés pour voler au secours de ses états, et ramena toutes ses troupes, ne laissant à Scipion que trente éléphants.
C'était là une heureuse diversion pour César, dont les convois tant attendus n'arrivaient pas et à qui Scipion pouvait interdire la campagne. Chaque joui- plus étroitement resserré par l'ennemi, il se voyait menacé d'être bientôt complètement renfermé dans l'étroite enceinte de son camp; le fourrage même vint à lui manquer tout à fait. Les vétérans, pour qui de semblables épreuves n'étaient pas une nouveauté, ramassaient sur le rivage de l'algue marine, la lavaient dans l'eau douce, et ainsi préparée la faisaient servir à la nourriture de leurs chevaux. Néanmoins de si dures extrémités ne purent ébranler la constance de César ; il supportait avec une rare patience les insultes et les bravades de l'ennemi. Chaque jour Scipion lui présentait la bataille, chaque jour il la refusait, pensant bien que ses adversaires n'auraient pas l'audace de venir l'attaquer jusque dans son camp. Tenant sans cesse sa pensée et ses yeux tournés vers la mer, il demandait aux vents et aux tempêtes ses vieux compagnons d'armes, contraint de cacher à tous les regards l'impa- tience qui le dévorait.
Les renforts si impatiemment attendus parurent enfin; deux convois consi- dérables, chargés de troupes et de vivres, abordèrent au camp de Ruspina, où ils apportèrent la joie et l'abondance. Sortant aussitôt de ses lignes, César déploya ses légions dans la plaine au bord de la mer. A cette vue, les troupes de Scipion, rangées en bataille à peu de distance, s'effrayèrent et rentrèrent dans leur camp. Maître du terrain, et satisfait d'avoir donné cette leçon à ses adversaires, César ne poussa pas plus loin son avantage : avant de reprendre activement l'offensive, il voulait aguerrir ses troupes et leur inspirer une confiance à toute épreuve.
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Cependant Caton, renfermé dans Utique, recevait avec inquiétude les nou- velles qui lui arrivaient de toutes parts. Redoutant la fortune de César, il écrivait à Scipion de ne pas engager d'action décisive, de traîner la guerre en lon- gueur, offrant même de passer en Italie afin de faire en faveur de la cause républicaine une puissante diversion '. Mais s'il lui était donné de prévoir la ruine de son parti, il se trouva hors d'état de l'empêcher. La prudente cir- conspection de César, le retour de Juba, vainqueur de Sitius, avaient rendu à Scipion son aveugle présomption, que partageait le roi numide. De son côté, jugeant le moment favorable pour terminer la lutte par une grande bataille, César s'y préparait avec un art admirable. Il lève son camp pendant la nuit et va mettre le siège devant Thapsus2, place importante où Scipion, depuis le commencement des hostilités, tenait renfermées ses provisions de guerre et de bouche, et dont les habitants s'étaient toujours montrés fidèles à sa cause. Celui-ci marcha en toute hâte au secours de Thapsus, et la bataille qui devait décider du sort de la guerre fut livrée sous les murs de cette ville. Pour Scipion et Juba ce ne fut qu'une honteuse déroute ; ils virent leur armée dispersée et détruite en un instant. Le vainqueur ne perdit que cin- quante hommes. Cette disproportion entre les pertes réciproques paraît peu vraisemblable, mais Hirtius et Plutarque, d'ailleurs en contradiction si fré- quente, sont d'accord sur ce point.
César recueillit le fruit de sa victoire avec sa célérité habituelle : laissant son infanterie devant Thapsus pour en continuer le siège, faisant poursuivre vivement Scipion et Juba, il marcha lui-même sur Utique avec un corps de cavalerie. Le trouble régnait dans la ville, dont les habitants étaient descendus dans les rues, s'interrogeant les uns les autres avec anxiété et poussant des cris d'effroi. En effet, les débris de l'armée vaincue y étaient arrivés pendant la nuit, et leur nombre allant toujours croissant, ils devenaient plus à craindre que l'armée victorieuse. On disait que la cavalerie de Scipion, fuyant du champ de bataille, avait attaqué la ville de Parada; qu'après l'avoir brûlée et saccagée de fond en comble, elle avait attaqué le camp établi par Caton entre les retranchements et cette même ville, sous prétexte que les habitants s'étaient montrés favorables au parti qui venait de vaincre ; bientôt enfin le bruit se répandit que César était aux portes.
Au milieu de cette agitation, Caton s'occupait avec calme du salut des habi- tants et de celui des Romains émigrés. Aux premiers, que leur naissance et leurs intérêts attachaient au sol de l'Afrique, il conseillait de rester étroitement unis, soit qu'ils voulussent continuer la résistance ou implorer la clémence du vainqueur ; quant aux seconds, pour la plupart chevaliers et sénateurs, il les ac-
1 Plutarque, Vie de Caton.
2 César, de bello Africano.— Plutarque, Vie de César. —Thapsus, aujourd'hui Dcmass, est à 40 kilomètres d'Hamame, dans la régence de Tunis.
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compagne jusqu'au port, et reçut leurs adieux. Pour lui, désespérant de sauver la ville, il se tua de sa propre main, « résolution fatale, inspirée par la faiblesse « d'une grande Aine, ou si l'on veut par l'erreur d'un stoïcien, mais qui n'en « a pas moins été une tache sur sa vie1 ! » Les magistrats d'LUique firent à ce généreux Romain (le magnifiques funérailles , auxquelles assista toute la population sans distinction de partis, et malgré la crainte qu'inspirait l'ap- proche de César. In tombeau lui fut élevé sur le rivage. Du temps de Plu- tarque, on y voyait encore sa statue, une épée nue à la main : de nos jours, il ne reste plus (pie son nom.
Entré victorieux dans l tique, César exprima de vifs regrets de la mort de son ennemi, ce qui ne l'empêcha pas de lever de fortes contributions sur les habitants. Nous trouvons ici une nouvelle preuve des richesses de l'Afrique. Les citoyens romains d'Utique furent taxés à la somme de deux millions de sesterces, payables en trois années2; les biens de tous ceux qui avaient eu des commandements furent confisqués et vendus à l'encan. César imposa la ville deïhapsus à deux millions de sesterces, et son territoire à trois millions; la ville d'Adrumète à trois millions, et son territoire à cinq. Leptis et Cisdra, villes moins riches, ou moins coupables aux yeux du vainqueur, furent taxées seulement, la première à trois cent mille livres d'huile, la seconde à une cer- taine quantité de blé. Ces mesures ne rencontrèrent aucune résistance : tous se montraient soumis et silencieux. De tant de chefs qui avaient pris les armes contre César, il n'en restait pas un seul. Scipion s'était embarqué pour l'Espagne, mais, rejeté sur les côtes par la tempête, il périt non loin d'Hip- pone; Caton était mort à Utique; Juba, abandonné de ses sujets, repoussé de sa capitale, s'était suicidé: son fils lui survécut, et figura dans le triomphe de César, à coté du Gaulois Vercingelorix et de la sœur de Cléopûtre. Les autres généraux de l'armée combinée ne furent pas plus heureux ; les uns s'otèrent eux-mêmes la vie, les autres trouvèrent la mort sur le champ de bataille, ou dans leur fuite. Ceux qui se rendirent volontairement furent épargnés; le plus petit nombre parvint à gagner l'Espagne.
La chute de Juba fut suivie de la réunion de la Numidie à la province ro- maine. César en forma un gouvernement particulier, et en donna l'administra- tion au préteur Sallustc dont la conduite rapace fut peu en rapport avec les maximes qu'il étala depuis dans ses ouvrages. Enfin César se rembarqua pour Kome. En moins de six mois, il avait commencé et terminé celte guerre, dé- truit deux puissantes armées, et accru la province romaine d'un vaste royaume. Ce royaume est celui que les tribus arabes nous disputent depuis dix ans , car Juba réunissait à la plus grande partie de la Numidie la Mauritanie orien- tale (Alger et Oran).
' Opinion de Napoléon.
• Le sesterce représente 20 centimes 5/10 de notre monnaie.
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La mort de César suivit de près ces derniers événements. Les troubles dont elle fut la cause, la chute du gouvernement républicain, et surtout les fureurs du triumvirat, jetèrent en Afrique un grand nombre de proscrits que le pro- consul Cornilicius accueillit avec humanité. Les indigènes recommencèrent à s'insurger : un de leurs chefs, du nom d'Aration, prit le titre de roi, et, quoi- qu'il eût dépossédé Bogud et Sitius, anciens alliés de César, ne laissa pas d'em- brasser le parti d'Octave. Il gagna même une bataille contre le proconsul Cor- nilicius, qui tenait sa charge du sénat et défendait l'Afrique au nom de la république. Mais ces hostilités, conduites par des chefs subalternes, n'eurenl aucune influence sur les affaires générales de Rome : ce fut sur les Ilots, en vue du rivage d'Actium, (pie se décidèrent les destinées du monde.
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CHAPITRE IV.
DOMINATION ROMAINE. LES EMPEREURS. —PREMIÈRE ÉPOQUE. (52 A\S AVANT J.-C. ).
Accroissement des possessions romaines en Afrique. — Juba H, roi de Nnmidie: son règne. — Cartilage réédifiée par les Romains. — l'toléniée, (ils de Juba, lui succède; son caractère. —Le Maure Tacfarinas; insurrection qu'il provoque et qu'il orga- nise.— Sa résistance, sa défaite. — Plolémée assassiné par ordre de Caligula — L'Afrique s'insurge; elle est subjuguée, et soumise à une nouvelle organisation
mission
La nouvelle organisation que César avait donnée au gouvernement d'Afri- que ne fut que provisoire; elle reçut de graves modifications par la mort des rois Jtoccbus et Bogud ( 32 ans avant J. -C, ) , qui commandaient aux deux portions du pays nommées depuis Mau- ritanie Césarienne et Mauritanie Tin- gitane. Ces deux princes léguèrent leurs états au peuple romain , qui en forma d'abord une seule province, puis ensuite un royaume qu'Auguste donna à Juba II, prince éclairé , dont l'édu- cation toute romaine assurait la sou- Juba signala son règne par la fondation . sur l'emplacement de l'an-
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ciennc loi, d'une ville nouvelle à laquelle il donna le nom de Césarée (Cher- chell), en mémoire des bienfaits qu'il avait reçus de l'empereur. Enrichie de magnifiques édifices, cette ville devint la capitale de son royaume, et ses ruines témoignent encore aujourd'hui de l'importance qu'elle ne tarda pas à acquérir.
Le rétablissement du royaume de Numidie au profit de l'héritier légitime fut tout à la fois un acte de générosité et de bonne politique, qui gagnait le cœur des Numides en los habituant peu à peu à recevoir leurs chefs des mains de Home, et qui ne diminuait le territoire immédiat de l'empire que pour fortifier en réalité la domination de l'empereur. D'ailleurs Auguste abandon- nait moins à Juba la propriété que l'usufruit de son royaume, disposant des territoires, les divisant, les morcelant à son gré, sans jamais éprouver la moindre résistance. Il n'avait pas non. plus à craindre les effets ordinaires de l'ambition sur l'esprit du nouveau roi, qui lui était attaché par les liens de la reconnaissance et de l'intérêt; car, après avoir pris de son éducation les soins les plus affectueux, l'empereur lui donna pour épouse Sélènc, fille d'Antoine et de CléopAtre, et, de son propre mouvement, créa pour lui un royaume. Juba ne pouvait oublier tant de bienfaits ni montrer trop de gratitude.
Aussi long que paisible, le règne de ce prince fut de quarante-cinq ans. N'ayant rien à craindre des Romains , trop sage pour penser même à les combattre , Juba tournait vers les arts de la paix cette activité naturelle aux Africains, que ses ancêtres avaient déployée dans la guerre. Les loisirs que lui laissait l'administration de son royaume, il les consacrait à l'étude, et bien- tôt il acquit dans les sciences et dans les lettres une grande réputation. Malheureusement, ses ouvrages sont depuis longtemps perdus ; il n'en reste que les titres et quelques fragments'. De tels travaux, accomplis sur le trône et dans une contrée où une température ardente stimule les passions de l'homme, disent assez quelles devaient être les heureuses dispositions de ce prince. Aussi les Numides firent-ils de si rapides progrès dans la civilisation, que, jaloux d'étendre et de propager ce mouvement, Auguste reprit à Juba les cantons de la Numidie qu'il lui avait cédés , les annexa de nouveau à la pro- vince romaine, et en dédommagement lui accorda plusieurs districts de la Gétulie 2 et de la Mauritanie. Grâce à une si habile politique, l'influence civili- satrice se fit sentir dans cette autre partie de l'Afrique ; car, en imitant un roi de leur race et de leur sang les indigènes ne croyaient pas imiter les étran- gers, et leur amour-propre restait satisfait. Juba fut également cher aux Bar- bares et aux Gréco-Romains. Pendant sa vie, Athènes lui avait élevé des
1 Celaient une histoire d'Arabie; une histoire des antiquités d'Assyrie, des antiquités romaines, de la peinture; enfin une histoire de la nature et des propriétés des différents ani- maux. Il existe plusieurs médailles du règne de Juba II.
- Le Grand-Atlas et le Beled-el-Djcrid.
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statues; à sa mort, ses sujets le mirent au rang dos dieux, et lui dressèrent
des autels.
Le rétablissement de Cartilage n'eut pas moins d'influence que le règne de Juba sur la prospérité de l'Afrique. Cette malheureuse cité était détruite depuis deux cents ans; la place qu'elle occupait avait été labourée et semée de sel; des imprécations terribles avaient été solennellement proférées contre qui- conque entreprendrait de la rebâtir; aussi peut-on croire que, si la république romaine eût continué d'exister avec ses formes politiques, sa religion exclusive, ses mœurs, ses préjugés, Carthage n'aurait jamais été relevée. L'inutile essai de reconstruction tenté par Caïus Gracchus le prouve suffisamment'. Ce tribun célèbre avait conduit sur les ruines de Carthage une colonie de six mille citoyens ; quelques travaux préparatoires avaient eu lieu ; des craintes superstitieuses les arrêtèrent : des loups , emblèmes vivants du peuple de Ro- mulus, apparurent, dit-on, tout à coup au milieu des travailleurs, et renver- sèrent les fondements commencés. L'ouvrage fut interrompu. Le sénat et la plus grande partie du peuple avaient vu avec répugnance cette entreprise contraire aux instincts nationaux; Caïus Gracchus revint à Rome, et les colons qu'il avait amenés avec lui allèrent s'établir dans les autres possessions romaines de l'Afrique.
La renaissance effective de Carthage est indiquée d'une manière très-con- fuse par les historiens. Les uns l'attribuent à Jules César, les autres à César- Auguste. Le récit d'Appien est le plus plausible et concilie les deux opinions : il attribue le projet à César, et l'exécution à Auguste. « Pendant la guerre « d'Afrique, dit-il, Jules César, ayant assis son camp sur les ruines de Carthage, « eut un songe extraordinaire ; il crut voir une multitude éplorée lui tendre « les mains, et le supplier avec des cris et des larmes. L'esprit fortement frappé « de cette vision, il s'imagina que c'étaient les citoyens de Carthage, dont « les ombres plaintives lui demandaient le rétablissement de leur patrie. » II faut voir dans cette tradition, sinon une réalité, du moins une forme poétique des idées et des sentiments véritables de César. L'homme qui fit asseoir des Gaulois dans le sénat , au grand déplaisir des citoyens romains , fut , à bien des égards , le patron du monde vaincu contre la nationalité trop exclusive de Rome. Le premier, il comprit et prépara la fusion de toutes les races antiques, et sa politique , souvent inspirée par un glorieux instinct de l'unité du genre humain , se rattache par un synchronisme providentiel à l'avènement prochain de la religion du Christ. Le projet de relever Carthage etCorinthe, pour conso- ler l'Afrique et la Grèce , en fut la manifestation. D'autres motifs secondaient encore les tendances générales du génie de César. Il fallait pourvoira l'exis- tence d'une multitude d'hommes ruinés par les guerres civiles, et dont la mi- sère et l'irritation pouvaient devenir dangereuses. Quoi de plus convenable
1 Ce premier essai de reconstruction eul lieu l'an 12-2 avant J.-C.
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que de les envoyer dans des colonies nouvelles? Une mort violente arrêta César dans l'exécution de ses desseins; son successeur les reprit et les réalisa. Auguste lit passer en Afrique environ trois mille familles pauvres : il leur four- nit les ressources nécessaires pour leur établissement, et leur accorda en outre des immunités de toute espèce. D'anciens habitants de la colonie, des Afri- cains même, s'unirent à ces nouveaux émigrants, et Cartilage fut reconstruite. Mais Auguste défendit que les murs d'enceinte de la nouvelle ville s'élevas- sent à la même hauteur que ceux d'autrefois.
La nouvelle Carthage ne fut point bâtie sur l'emplacement de l'ancienne. Vraisemblablement Auguste voulut, par ce changement de lieu, désarmer les répugnances des Romains. Il paraît que le terrain seul était maudit à leurs yeux, et que les matériaux dispersés sur le sol, ne partageant point cette réprobation superstitieuse, furent employés à la reconstruction. Ce fait explique la rapidité avec laquelle l'entreprise fut menée à fin. La cité nouvelle, repre- nant la prépondérance sur Utique , ne tarda pas à devenir la résidence des proconsuls d'Afrique; bientôt sa population et son commerce s'accrurent à tel point qu'elle fut regardée comme la troisième ville de l'empire : placée immé- diatement après Rome et Alexandrie, elle conserva ce rang jusqu'à la fonda- tion de Constantinople'.
La sage administration de l'empereur Auguste fut on ne peut plus favorable à la prospérité de l'Afrique. Ces peuples si remuants, si indociles, paraissaient soumis et contents de l'être, l'armi leurs chefs, le seul qui méritât le titre de roi, si prodigué par les Romains, Juba, était plutôt le vassal de l'empereur qu'un souverain indépendant. Depuis la conquête, la puissance romaine n'avait pas encore paru si bien affermie ; mais peu de temps après la mort d'Auguste, les fautes de l'héritier de Juba, jointes à l'ambilion d'un simple soldat, excitèrent de nouveaux troubles et allumèrent en Afrique une guerre dévastatrice qui dura sept ans.
Ptolémée, successeur de Juba, n'avait point hérité des vertus de son père; il ne prit de la civilisation romaine que ce qu'il en fallait pour le rendre méprisable aux yeux d'un peuple guerrier et demi-barbare, c'est-à-dire l'in- dolence et un amour effréné du luxe et de la parure. Tandis que, renfermé au fond de son palais, il s'abandonnait à de honteuses voluptés , laissant à d'orgueilleux affranchis l'administration de son royaume, ses sujets payaient sa lâcheté par l'outrage et le mépris. De l'insulte à la violence il n'y a qu'un pas; aussi n'attendaient-ils qu'une occasion favorable pour s'insurger. Un aventurier maure, nommé Tacfarinas, ne tarda point à la leur fournir.
1 La Carthage phénicienne avait duré six cents ans, la Carthage romaine subsista sept siècles. Tunis, la cité musulmane, élevée sur leurs communes ruines, sans égaler leur splendeur, a toujours été, dans les temps modernes , la ville la plus riche et la plus florissante de toute la côte. Cette persistance de la prospérité commerciale dans ces lieux privilégiés est une preuve remarquable de l'intelligence qu'apportaient les Phéniciens dans le choix de leurs colonies.
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Inconnu jusqu'à cette époque , Tacfarinas avait commence" par prendre du service dans l'année romaine, moins cependant pour combattre au profit de ses maîtres que pour se façonner à leur tactique militaire et étudier l'orga- nisation de leurs troupes. Lorsqu'il se crut sufiisammcnt instruit, il abandonna ses drapeaux, et alla porter chez ses compatriotes les connaissances qu'il avait acquises, connaissances qui devaient lui donner sur eux un grand ascendant. Il réunit d'abord quelques brigands, et se mit à piller les colons isolés. La nouvelle de ses succès ranima cette soif de courses guerrières et aventureuses qui fait le caractère distinctif des tribus africaines : sa troupe se grossit de déserteurs romains, de Maures, de Numides mécontents du gouvernement de leur roi, et devint bientôt une armée capable de tenir la campagne. Tacfa- rinas organisa son infanterie en cohortes composées de plusieurs compagnies, de ses cavaliers forma des escadrons, et donna le commandement de ces diffé- rents corps à des officiers exercés par lui aux manœuvres européennes. Sa réputation s'accrut avec sa puissance ; une nombreuse tribu voisine du désert, les Musulons, l'investit de l'autorité suprême; Mazippa, chef d'une tribu maure, ne dédaigna point son alliance, et traita d'égal à égal avec ce soldat parvenu. Tous deux réunirent des forces vraiment redoutables, au moins par le nombre. Tacfarinas avait pris le commandement du corps d'armée qui devait soutenir le choc des troupes romaines; de son côté Mazippa, à la tète de la cavalerie irrégulière, s'était chargé de ravager le pays ; leurs incursions com- binées jetaient l'épouvante parmi les colons et tenaient en alarmes toute l'Afrique.
L'unique légion cantonnée dans la province semblait d'autant moins en état de repousser de si nombreux ennemis, que le proconsul en fonction , Fu- rius Camillus, passait à Rome pour être entièrement étranger à l'art de la guerre. Cependant il montra tout d'abord une énergie digne du héros dont il descendait. Confiant dans la supériorité de la discipline sur le nombre; certain d'ailleurs, par la connaissance qu'il avait acquise du caractère des Barbares, que rien ne pouvait être plus dangereux que de leur laisser soupçonner qu'on les redoutât, il joignit à sa légion un petit nombre d'auxiliaires rassemblés à la hâte, et marcha au-devant de l'ennemi. Tacfarinas accepta le combat, mais , malgré sa bravoure et sa capacité personnelle, il fut complètement défait. Ce simulacre d'armée régulière , qu'il avait eu tant de peine à créer, ne tint pas plus devant les Romains que la cavalerie indisciplinée de Mazippa. Un grand nombre de Barbares périrent dans le combat ou en fuyant. Tacfarinas gagna le désert, où il parut s'être confiné pour toujours. Mais, de son côté, prévoyant bien qu'un seul revers ne suffirait pas pour détourner l'audacieux aventurier de ses projets, Tibère fit passer en Afrique une légion qu'il détacha de l'armée de Pannonie.
En effet, trois ans après (771 de Rome) , Tacfarinas sortit tout à coup de sa retraite, ravagea une vaste étendue de pays, et vint assiéger une cohorte qui
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occupait un fort isolé sur les bords de la rivière Pagida '. L'officier qui la com- mandait, Décius, n'écoutant que son courage, et regardant comme une humi- liation trop grande d'être assiégé par des Barbares, sortit imprudemment de ses lignes. Dans l'action qui s'ensuivit, il succomba avec plusieurs des siens; les autres rentrèrent précipitamment dans le fort, abandonnant aux ennemis les corps mutilés de leurs camarades et de leur chef.
A la nouvelle de ces désastres, l'empereur fit partir en toute hâte un nouveau proconsul pour l'Afrique. C'était Apronius, ancien lieutenant de Germanicus , homme dont la sévérité disciplinaire allait jusqu'à la cruauté. Dès son arrivée, il fit impitoyablement décimer la cohorte vaincue, et mourir sous le bâton tous les soldats désignés par le sort. Ce châtiment eut un salutaire effet : a quelques jours de là, Tacfarinas s'étant porté sur la ville de Thala*, cinquante vétérans seulement le repoussèrent. Ces braves soldats avaient senti qu'il valait mieux périr sous les traits de l'ennemi que sous les verges des lic- teurs. Dès ce moment la guerre fut poussée avec vigueur. De son côté, Tacfa- rinas, instruit par des échecs successifs de son impuissance à s'emparer des postes fortifiés et à combattre en rase campagne, changea de plan et de mé- thode. Il n'attaqua plus les villes, n'offrit plus de combat régulier; incendiant les campagnes, dont il massacrait les habitants, il porta la désolation et la mort tantôt dans un canton, tantôt dans un autre , partout enfin où les Romains ne l'attendaient pas. Puis, dès que ceux-ci se montraient en force, il lâchait pied, et se mettait à les poursuivre aussitôt qu'ils se retiraient , ne se laissant jamais assez approcher pour qu'on pût le saisir. Longtemps il les fatigua de ses ruses , longtemps il leur échappa ; mais enfin son habileté fut mise en défaut. Cerné tout à coup par le fils du proconsul dans un lieu resserré entre la mer et les montagnes, chargé d'un butin qui l'embarrassait, il fut obligé de combattre de pied ferme, et ne se tira qu'à grand'peine de la mêlée : la meil- leure partie de ses troupes resta sur le champ de bataille.
Au proconsul Apronius succéda Blésus, oncle du célèbre Séjan, et général d'une habileté consommée. Sous lui, la guerre prit un nouvel aspect. La der- nière défaite de Tacfarinas n'avait pas plus que les précédentes découragé cet intrépide partisan; retiré au désert, son asile accoutumé, bientôt sa réputa- tion réunit autour de sa personne une armée plus nombreuse que les précé- dentes. Il eut alors l'audace d'envoyer à Rome des ambassadeurs chargés de demander une portion du territoire africain où il pût s'établir, lui et ses alliés, menaçant, en cas de refus, d'une guerre qui n'aurait point de terme. Irrité de cet outrage fait à la majesté du nom romain par un brigand et un déser- teur qui empruntait les formes ordinaires de la guerre, Tibère, pour toute
1 Celle rivière coule entre Constantine el Gigeri.
2 Thala élait une ville assez considérable située non loin de Conslanline. Les enfants de Jugurllia y avaient été élevés.
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réponse, expédia au proconsul l'ordre de poursuivre à outrance le chef des rebelles jusqu'à sa complète destruction, et lit répandre dans toute l'Afrique des proclamations par lesquelles il mettait à prix la tête de Tacfarinas et pro- mettait amnistie pleine et entière à ceux de ses complices qui déposeraient les armes.
En attendant l'effet de ces proclamations , Blésus ne perdit pas un instant pour mettre à exécution le plan qu'il avait conçu. Comprenant, par les résul- tats des campagnes précédentes , la nécessité de faire face partout , et d'em- brasser dans le cercle de ses opérations la plus grande étendue possible de pays, il partagea son armée en trois corps : le premier, placé à la gauche, eut ordre de proléger le territoire de Leptis et de le mettre à l'abri du pillage ; le second, commandé par le fils du proconsul, dut se porter sur la droite, cou- vrant la Numidie et l'importante ville de Cirtha; Blésus enfin se mit lui-môme à la tête du troisième, qui formait le centre, et tous trois, combinant leurs mouvements, s'avancèrent d'une manière lente mais sûre et sans laisser entre eux d'intervalles. Partout où la nature du terrain, le voisinage des rivières, la difficulté des passages le permettaient, on éleva des forts dans lesquels on mit des garnisons, qui ne devaient pas se borner à la défensive, mais harceler l'ennemi en se prêtant un mutuel appui. Suivies avec persévérance, ces me- sures déconcertèrent Tacfarinas : s'il parvenait par quelque ruse à traverser les lignes de l'armée active, il se trouvait aussitôt serré entre cette armée, qui revenait sur ses pas, et les garnisons des forts ; contraint alors à la retraite, il y perdait souvent ses meilleurs soldats. Le proconsul accrut encore les per- plexités de son adversaire en divisant de plus en plus ses propres troupes, et en couvrant le pays d'une multitude de détachements qu'il pouvait rassembler en un instant. L'hiver arrivé, Blésus ne ramena point ses soldats dans leurs quartiers, mais les cantonna dans les forts qu'il venait de bâtir, et d'où il envoyait sa cavalerie traquer les brigands de retraite en retraite. La province se vit ainsi débarrassée de leur présence. Cependant cette guerre difficile traî- nait en longueur, l'Atlas et le désert protégeaient encore les rebelles. Las du fardeau d'une lutte si opiniâtre, le proconsul cherchait un prétexte pour s'en décharger sur un successeur. Ce prétexte s'offrit bientôt. Dans une des excur- sions journalières que faisait la cavalerie romaine, le frère de Tacfarinas fut pris. Blésus annonça cette capture comme un événement important qui devait terminer la guerre, et revint à Borne solliciter les honneurs du triomphe. Oncle de Séjan, ministre tout puissant alors, il obtint ces honneurs, et fut salué du titre d' imperutor. Mais tandis que le proconsul triomphait à Borne, la guerre se ravivait en Afrique, plus ardente que jamais,
Profitant de l'absence intempestive de Blésus , l'habile Maure avait réor- ganisé ses bandes avec une incroyable activité. Tous les repris de justice de la province romaine , tous les esprits turbulents , tous les hommes perdus de dettes ou couverts de crimes, étaient venus se ranger sous ses
62 DOMINATION ROMAINE.
étendards. Les sujets mécontents du roi Ptolémée , surtout, ne cessaient d'affluer dans son camp. A ces anciens alliés , que ses défaites ne lui avaient point fait perdre, il sut en ajouter de nouveaux. Le roi des Garamantes , peuple gétulique de la partie orientale du grand désert, s'unit à Tacfarinas , lui fournit une nombreuse cavalerie, redoutable par sa soif du pillage, et mit à sa disposition des retraites sûres pour y déposer son butin. Une circonstance habilement exploitée par le chef rebelle accrut encore ses ressources. Trompé par Blésus et croyant la guerre finie, Tibère venait de rappeler la légion qu'il avait précédemment envoyée. A cette nouvelle , Tacfarinas fit courir le bruit que les Romains, ayant une grande guerre à soutenir en Europe, s'apprêtaient à quitter leurs principaux établissements et même à évacuer toute l'Afrique. Propagé rapidement parmi les tribus, ce bruit produisit sur elles l'effetdésiré. La plupart decellesqui étaientalliéesdesRomains les abandonnèrent et fournirent des troupes et des vivres à leur astucieux adversaire. Ses forces étant ainsi augmentées, et celles de l'ennemi diminuées, il reprit son premier plan d'agression et vint mettre le siège devant Thubusque '.
Tandis que la guerre continuait en Afrique , des statues triomphales s'éle- vaient à Rome sur les places publiques , en l'honneur des prétendus vain- queurs de Tacfarinas. Ces statues accusaient les proconsuls plutôt qu'elles ne les honoraient; ils avaient moins cherché, en effet, à détruire l'ennemi qu'à obtenir les honneurs du triomphe, et s'étaient arrêtés aussitôt qu'ils avaient cru avoir assez fait pour atteindre ce but. Cependant Dolabclla, qui avait succédé à Blésus, n'osait pas redemander cette légion de Pannonie qu'on lui avait retirée si à contre-temps; en détrompant l'empereur, il craignait d'irriter Séjan. L'audace de Tacfarinas, qui poussait avec ardeur le siège de Thubusque , leva ses incertitudes. Ne pouvant se résoudre à laisser tomber entre ses mains une ville si importante, Dolabella réunit pour la défendre toutes les ressources dont il disposait. Il écrivit au roi Ptolémée de venir le joindre , et se mit en marche avec sa légion et le contingent fourni par quel- ques tribus qui lui étaient restées fidèles. Averti que les chefs d'une de ces tribus complottaient de l'abandonner, il leur fit trancher la tête afin de retenir les autres dans le devoir. Adoptant la tactique de son prédécesseur, il divisa son armée en quatre corps et distribua les troupes de Ptolémée en plu- sieurs escadrons, commandéspar des chefs de leur nation. Lui-même, se trans- portant rapidement d'un corps à l'autre, en dirigeait les principaux mouvements. Il fermait ainsi toutes les issues de la province à Tacfarinas, qui , au premier bruit de sa marche, avait levé le siège de Thubusque et se rejetait de jour en jour vers le désert. Bientôt, prévenu par ses espions que les ennemis avaient dressé leurs tentes au milieu des bois, près des ruines du fort d'Au-
1 Thubusque paraît être identique avec la Tubusaptus des itinéraires. Cette place fortifiée est à '25 milles de Saldœ , la Tedalès de nos jours.
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y.ca', Dolabelia résolut de profiter de la confiance que la difficulté des lieux
leur inspirait, pour les surprendre dans cette position et les forcer à accepter le combat. Hennissant ses détachements , il donna l'ordre exprès de ne prendre aucune espèce de bagage et de n'emporter que les armes. Les mesures Curent si bien prises , le secret si bien gardé , que , parti pendant la nuit , il arriva au point du jour en vue du camp de Tacfarinas et l'attaqua brusquement. Les rebelles dormaient avec sécurité sous leurs tentes; leurs chevaux, laissés en liberté , paissaient ça et là dans la campagne. Surpris au milieu du sommeil par les cris des assaillants et le bruit de leurs trompettes, ils n'eurent pas même le temps de courir aux armes et tombèrent dans une épouvantable confusion. Les soldats du proconsul n'eurent que la peine de prendre et de tuer. Irrités par le souvenir de leurs fatigues , heureux de tenir enfin ces insaisissables Barbares qui leur avaient échappé tant de fois , ils furent sans pitié et versèrent des Ilots de sang. Tacfarinas , soit que toute issue lui fût fermée , soit qu'il ne voulût pas survivre à sa défaite, opposa longtemps aux Romains une résistance désespérée. Ceux-ci, dont il était parfaitement connu, le pressaient avec d'autant plus d'ardeur, qu'une grande récompense était pro- mise à celui qui le livrerait mort ou vif. Son fils avait été fait prisonnier sous ses yeux; ses amis, ses chefs les plus braves étaient tombés autour de lui. Voyant enfin qu'il ne lui restait aucune chance de salut, il se jeta tète baissée au milieu des rangs ennemis, où il trouva une mort honorable. Cette nouvelle répandit la joie la plus vive parmi les colons , et fut reçue à Rome avec enthou- siasme.
Délivrée de Tacfarinas , l'Afrique resta paisible pendant l'espace de dix-sept ans. Dans cet intervalle, Tibère mourut et Caligula lui succéda. On sait que la folie furieuse de ce nouveau tyran fitregretter aux Romains la cruauté froide et hypocrite de son prédécesseur, que contenaient du moins l'intérêt et la politique. Un des crimes de Caligula eut une assez grande influence sur les destinées de l'Afrique. On vient de voir la part active qu'avait prise Ptolémée à la défaite de Tacfarinas : Tibère l'en avait magnifiquement récompensé , et l'avènement du nouvel empereur semblait devoir encore resserrer les liens qui unissaient le roi de Mauritanie aux intérêts de Rome , la mère de ce der- nier et la femme de Caligula étant toutes deux du sang de Marc-Antoine. Celte parenté ne fut pourtant pas assez puissante pour protéger Ptolémée contre les fureurs du tyran : soit que celui-ci eût d'abord l'intention de traiter ce prince honorablement , soit qu'il eût déjà résolu sa mort , il l'engagea à venir à Rome, et commença par lui montrer la plus vive amitié. La catastrophe qui suivit cette réception est expliquée diversement par les historiens. Les uns disent que les richesses étalées par le roi maure excitèrent la cupidité de l'empereur;
1 L'emplacement île ce lort a été reconnu par Sliaw, près de Bordj-el-IIamza , ville où les deys d'Alger tenaient garnison.
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Les obstacles intérieurs qui à plusieurs reprises entra\èrent la prospérité de l'Afrique, avaient à peu près disparu: ses maux ne lui vinrent plus désormais que de la métropole, c'est-à-dire de l'ambition et de la rapacité des gouverneur» que Rome lui envoyait. Les impôts, déjà si lourds sous Calcula et Qande . devinrent accablants sous Néron. Il fit périr les six plus riches propriétaires; de f Afrique pour confisquer leurs immenses possessions, et annexer ain>i au domaine impérial les champs fertiles qui nourrissaient Rome. L'anarchie qui succéda a la tyrannie de Néron faillit être plus fatale encore à l'Afriqu S chute et sa mort laissaient l'empire sans maître. Le sénat songeait à rétablir la republique : les armées voulaient un empereur, et chacune d'elles préten- dait s'arroger le droit de le nommer: de leur côté, les gouverneurs de pro- vince, ne sentant plus le frein de l'autorité centrale . s'abandonnaient a as les caprices d'une ambition déréglée.
Dès les derniers temps du règne de ce monstre . l'Espagne et les Gaules avaient vu leurs gouverneurs se révolter: l'Afrique suivit leur exemple. L propreteur Maeer. qui en était le chef militaire . excite par une ancienne maî- tresse de Néron. Crispinilla. leva des troupes pour son propre compte . et commença par retenir dans le port de Carthage les hllii ni i - •
porter à Rome le subside annuel qui assurait la subsistance de la multitude. On ignore si Macer avait dessein de se frayer un chemin à l'empire, ou seu- lement de se créer en Afrique une puissance indépendante. Quoi qu'il en soit . au heu de s'attacher le peuple en diminuant les impôts sous lesquels on succombait . il les augmenta . et fit gémir toute la province sous une tyrannie beaucoup plus dure que celle dont il avait annonce vouloir la déli- vrer. In tel état de choses amena un soulèvemeut gênerai, et Galba fut invité -ser sur-le-champ en Afrique, s'il ne voulait voir la colonie lui échapper. Le nom de Galba y était populaire : il en avait ete gouverneur, et s'était dis- tingue par un grand amour de la discipline et de l'ordre. Les ressources de M ;r étant trop faibles pour exiger l'envoi d'une armée. Gabla se contenta d'écrire à Trebonius . intendant de !a province . de reprimer ces tentatives de révolte. Celui-ci reunit quelques troupes, auxquelles se joignirent en foule les habitants opprimas. La lutte ne fut pas longue, les soldats de Macer l'aban- donnèrent: et tous . colons ou indigènes, ai. _ asaïaànc S mort ne coûta presque aucun effort au vainqueur. An 68 de Jesus-Chr -
L'année suivante, l'anarchie impériale recommença. Trois empereurs. Galba. Othon et Vitellius. se disputaient le monde : tous trois périrent de mort violente : un quatrième concurrent, l'heureux Vespasien . resta enfin maître de cette pourpre tant de fois conte- l v ssession de l'Afrique et de - .leux greniers de Rome, était toujours le point dec;> ques-
tion. L'Afrique souffrit peu de ces sanglantes querelles, mais, de même qu'au
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les autres , qu'il fût jaloux de l'éclat de sa parure daus une circonstance solennelle. Quel qu'en ait été le prétexte, à la suite d'un spectacle où Ptolé- mée s'était montré vêtu d'une robe éclatante de pourpre , Caligula lança contre lui un décret d'exil, et le fit assassiner par les gardes qu'il lui avait donnés pour escorte. Bientôt après il prononça la confiscation de ses états , qu'il réunit à l'empire.
Ce double crime , consommé par un tyran en délire, excita dans la Mauri- tanie une indignation générale. Ptolémée était plus faible que méchant : lors- qu'il eut cessé de vivre , on oublia ses vices pour ne se rappeler que les vertus de son père : d'ailleurs on n'en sentit que plus vivement le joug que la pru- dence d'Auguste et de Tibère avait rendu si léger. Ces dispositions à la révolte inspirèrent à un certain iEdémon , affranchi de Ptolémée, l'audacieux dessein de succéder à son maître. Sous prétexte de le venger, il soulève les Maures, recrute parmi eux une armée, et ravage une partie de la province romaine. Mais Lucius Paulinus s'avance contre ce nouvel ennemi, le bat en plusieurs rencontres , traverse en vainqueur toute la Mauritanie et franchit la double barrière de l'Atlas. Cette marche triomphante au delà des Alpes africaines fut regardée comme un exploit extraordinaire , car aucun général n'avait encore porté ses armes aussi loin. Ce ne fut pas cependant Paulinus, mais son successeur Hasidius Géta , qui eut l'honneur de terminer sous le règne du faible Claude une guerre allumée par les fureurs de Caligula, et d'ajouter un autre royaume à la vaste étendue des possessions romaines. L'Afrique septentrionale était donc entièrement subjuguée, depuis la vallée du Nil jusqu'au grand Océan. Pour assurer sa conquête, l'empereur partagea la Mauritanie en deux grandes provinces : la première prit son nom de Tin- gis , aujourd'hui Tanger, et s'appela Mauritanie Tingitane; c'est le Maroc; la seconde fut nommée Mauritanie Césarienne , parce qu'elle avait pour capitale Julia Caesarea , résidence des derniers rois numides (aujourd'hui Cherchell ) : elle comprenait nos provinces actuelles d'Alger, Oran et Tit- teri. Césarée de Mauritanie fut élevée par Claude au rang de colonie romaine , l'an 43 de Jésus-Christ ; Tingis l'avait été longtemps auparavant par Auguste.
La nouvelle de cet heureux événement, qui semblait garantir à tout jamais la sécurité des établissements romains en Afrique, se répandit avec rapidité dans les différentes parties de l'empire. Chacun eut hâte de le mettre à profit et de venir recueillir sa part des richesses que la féconde terre d'/Xfriquc prodiguait à tous ceux qui les lui demandaient par l'agricuiture ou par le commerce. Une multitude d'émigrés volontaires y affluèrent de l'Italie, de l'Espagne et des Gaules. Les villes de la côte, les établissements de l'inté- rieur, s'accrurent et s'enrichirent par ces émigrations. Dans la Mauritanie, Tingis surtout reçut de cette affluence d'étrangers une grande impulsion '■> les historiens citent aussi Lixos , ville alors très-commerçante , située au delà
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du détroit, sur L'océan Atlantique, mais qui n'a point laissé d'héritière de ses richesses et de sou nom.
Les obstacles intérieurs qui à plusieurs reprises entravèrent la prospérité de l'Afrique, avaient à peu près disparu; ses maux ne lui vinrent plus désormais que de la métropole, c'est-à-dire de l'ambition et de la rapacité des gouverneurs tpie Rome lui envoyait. Les impôts , déjà si lourds sous Caligula et Claude , devinrent accablants sous Néron. Il lit périr les six plus riches propriétaires de l'Afrique pour confisquer leurs immenses possessions, et annexer ainsi au domaine impérial les champs fertiles qui nourrissaient Rome. L'anarchie qui succéda à la tyrannie de Néron faillit être plus fatale encore à l'Afrique. Sa chute et sa mort laissaient l'empire sans maître. Le sénat songeait à rétablir la république ; les armées voulaient un empereur, et chacune d'elles préten- dait s'arroger le droit de le nommer ; de leur côté , les gouverneurs de pro- vince, ne sentant plus le frein de l'autorité centrale , s'abandonnaient à tous les caprices d'une ambition déréglée.
Dès les derniers temps du règne de ce monstre , l'Espagne et les Gaules avaient vu leurs gouverneurs se révolter; l'Afrique suivit leur exemple. Le propréteur Macer, qui en était le chef militaire , excité par une ancienne maî- tresse de Néron, Crispinilla, leva des troupes pour son propre compte , et commença par retenir dans le port de Carthage les bâtiments chargés de porter à Rome le subside annuel qui assurait la subsistance de la multitude. On ignore si Macer avait dessein de se frayer un chemin à l'empire, ou seu- lement de se créer en Afrique une puissance indépendante. Quoi qu'il en soit , au Heu de s'attacher le peuple en diminuant les impôts sous lesquels on succombait, il les augmenta, et fit gémir toute la province sous une tyrannie beaucoup plus dure que celle dont il avait annoncé vouloir la déli- vrer. Un tel état de choses amena un soulèvement général, et Galba fut invité à passer sur-le-champ en Afrique, s'il ne voulait voir la colonie lui échapper. Le nom de Galba y était populaire ; il en avait été gouverneur, et s'était dis- tingué par un grand amour de la discipline et de l'ordre. Les ressources de Macer étant trop faibles pour exiger l'envoi d'une armée , Gabla se contenta d'écrire à Trébonius , intendant de la province , de réprimer ces tentatives de révolte. Celui-ci réunit quelques troupes, auxquelles se joignirent en foule les habitants opprimés. La lutte ne fut pas longue, les soldats de Macer l'aban- donnèrent ; et tous , colons ou indigènes, aidèrent également à sa ruine. Sa mort ne coûta presque aucun effort au vainqueur. (An G8 de Jésus-Christ. )
L'année suivante , l'anarchie impériale recommença. Trois empereurs , Galba, Othon et Vitellius, se disputaient le monde : tous trois périrent de mort violente ; un quatrième concurrent, l'heureux Yespasien, resta enfin maître de cette pourpre tant de fois contestée. La possession de l'Afrique et de l'Egypte, ces deux greniers de Rome, était toujours le point décisif de la ques- tion. L'Afrique souffrit peu de ces sanglantes querelles, mais, de même qu'au
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Du règne de Vespasien à celui d'Adrien , entre lesquels parurent suc- cessivement trois bons princes , Titus, Nerva et Trajan , et un seul mauvais , Domitien ( de l'an 70 jusqu'à l'an 117 de Jésus-Christ), aucun événement important ne se passa en Afrique. Sous Adrien, une multitude de Juifs y lurent transportés comme esclaves, ou bien y passèrent volontairement, après la destruction définitive de leur patrie; ils y retrouvèrent un grand nombre de leurs compatriotes que la ruine de Jérusalem , sous Titus, y avait jetés un demi-siècle auparavant. Depuis longtemps la Judée entretenait un grand commerce avec l'Afrique ; et , bien avant sa dispersion entière, des hommes de cette race s'étaient établis à Cyrène et ailleurs. L'élément juif, favorisé vraisemblablement par sa parenté avec une partie des populations primi- tives , y acquit une grande influence ; le mosaïsme se propagea rapidement parmi les indigènes , et s'y est maintenu jusqu'à nos jours malgré les nom- breuses vicissitudes qu'a traversées ce pays.
Aucun prince n'avait encore montré pour la prospérité générale de l'empire une activité aussi constante et aussi éclairée que le lit Adrien. Durant les vingt et une années qu'il occupa le trône , il parcourut presque continuellement ses vastes états , travaillant à la destruction des abus et à la bonne administration de la justice. 11 visita l'Afrique la dixième année de son règne , l'an 129 de J.-C, apporta de grandes améliorations au gouvernement de cette province , et s'acquit l'amour des populations par la sagesse de ses réformes. Un inci- dent fortuit lui attira surtout les bénédictions de ces peuples superstitieux. Privée de pluie depuis cinq ans, l'Afrique était pour ainsi dire devenue stérile :
1 Au commencement de ce règne, la seule Mauritanie césarienne comptait treize colonies romaines, trois municipes libres; la Numidie et l'ancienne province romaine, ou Afrique pro- prement dite (régences de Tunis et de Tripoli), en comptaient un bien plus grand nombre encore. Les habitants de ces cités jouissaient des droits de citoyens romains : à la vérité, quel- ques-uns de ces privilèges remontaient aux temps de la république, mais la politique impériale les avait de plus en plus multipliés. Ainsi les forces de l'empire, au lieu d'être concentrées dans une seule ville, se trouvaient disséminées dans les colonies : ces colonies étaient de deux sortes, civiles et militaires; les premières sur la côte, les secondes dans l'intérieur. Elles étaient habilement distribuées , de manière à pouvoir se porter secours en cas de danger; c'est ce qui explique comment une seule légion suffisait à la garde d'une immense ligne de côtes. En état de résister par elles-mêmes à un coup de main , ces colonies n'avaient besoin d'assistance que dans le cas où, la révolte devenant générale, les Barbares attaquaient avec de grandes masses et sur plusieurs points à la fois.
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les récoltes nouvelles dépérissaient sur pied, les greniers étaient vides; une famine générale la désolait. A l'arrivée de l'empereur, le ciel se chargea de nuages, et la pluie tomba par torrents. Cet heureux hasard fut regardé comme
une protection des dieux, et l'on en lit honneur à la divinité de César.
Quelques mouvements insurrectionnels eurent lieu parmi les Maures sous le gouvernement d'Adrien , mais (le si peu d'importance et de si courte durée, que son successeur crut pouvoir diminuer le nombre des troupes d'occupation et remettre l'autorité tout entière aux mains du magistrat civil. Cette réforme, l'ondée sur le désir d'alléger les charges de la province , produisit un effet contraire à celui qu'on en attendait : une révolte générale éclata dans la Mauritanie; il fallut de nouveau mettre les garnisons au complet , et rétablir l'autorité militaire. Jusque-là ces Barbares avaient borné leurs excursions aux pays limitrophes à leurs montagnes ; mais, sous le règne de Marc-Aurèle, ils franchirent le détroit malgré la vigilance de l'armée romaine , et, après avoir ravagé les côtes d'Espagne, qu'ils trouvèrent sans défense , revinrent en Afri- que chargés de butin. Cette expédition, sans importance quant à ses résultats immédiats , semble être le prélude de cette longue suite de pirateries qui pendant plusieurs siècles épouvantèrent l'Europe.
Sous les règnes rapides de Commode , de Pertinax , de Didius Julianus , de Septime Sévère, de Caracalla et Géta, de Macrin, d'Héliogabaleet d'Alexandre Sévère , l'Afrique est paisible , car on ne peut compter comme un événement de quelque importance la révolte de Furius Celsus, qui, sous le dernier de ces empereurs , prit le titre de roi d'Afrique et fut tué après sept jours de royauté. Ces divers règnes occupent un espace de cinquante-cinq ans (de 180à235deJ.-C).
De toutes les provinces du monde romain , celle d'Afrique était peut-être la seule qui n'eût pas vu sortir de son sein un prétendant à l'empire, circon- stance qui s'explique par la faiblesse du corps d'armée qui l'occupait*. Une seule légion ne pouvait songer à suivre l'exemple des grandes armées d'illyrie, de Gaule ou de Syrie, pour le choix des empereurs. Elle acceptait ses maîtres et ne les faisait point. Cette obéissance était sans doute forcée , mais du moins la guerre civile ne pénétrait que rarement dans cette province et n'aug- mentait pas par ses fureurs les maux qu'entraînent les brusques changements de règne.
L'avènement du féroce Maximin vint mettre un terme à cette passagère tranquillité. Digne ministre de ce tyran , qui faisait des amendes et des con- fiscations une des principales branches du revenu impérial , l'intendant d'Afri- que avait porté contre quelques jeunes gens des plus riches familles de la
1 Septime Sévère, qui régna île 193 à 211 de J.-C, était né en Afrique; mais son élévation au Irone impérial fut l'ouvrage des légions qu'il commandait en Illyrie. Elles le soutinrent avec succès contre les efforts de ses compéiitcnrs.
G8 DOMINATION ROMAINE.
province, une sentence qui les dépouillait de la plus grande partie de leurs biens : ils résolurent de prévenir leur ruine ou de la rendre complète. Trois jours seulement leur étaient accordés pour se soumettre ; ils profilent de ce délai pour rassembler une multitude d'esclaves armés, tous disposés à leur obéir aveuglément , puis, avec des armes cachées sous leurs robes, ils se pré- sentent à l'audience de l'intendant et le poignardent sur son tribunal. De là , suivis d'une troupe tumultueuse , ils se portent sur Thysdrus , petite ville située dans le fertile territoire de Bysacium , à cent cinquante milles au sud de Carthage. Maîtres de cette place , qui leur ouvre ses portes , ils y arborent l'étendard de la révolte. Cependant ils n'ont point de chef encore, leurs espé- rances se fondent sur l'horreur générale qu'inspire Maximin; il faut donc lui opposer un compétiteur qui se soit déjà concilié l'estime des populations , et dont l'autorité morale donne à leur rébellion la consistance qui lui manque. Gordien , alors proconsul d'Afrique , est l'homme qu'ils choisissent.
Gordien appartenait à l'une des familles les plus illustres du sénat romain. Il descendait des Gracques par son père, et, par sa mère, de l'empereur Trajan. Son caractère noble et généreux le rendait digne de cette glorieuse origine. Agé de quatre-vingts ans lorsqu'on lui offrit la pourpre impériale , il la refusa longtemps , et ne l'accepta enfin que par une sorte de violence. Son fils lui fut associé , et tous deux furent reconnus par le sénat.
L'Afrique donnait donc à son tour un empereur à l'Italie ; mais ce ne fut qu'une souveraineté éphémère. Tandis que les statues de Maximin étaient abattues sur les places publiques de Home et remplacées parcelles des deux Gordiens , Capellanius , gouverneur de la Mauritanie et partisan de Maximin , levait une armée considérable pour combattre les nouveaux empereurs. Ceux- ci , entourés d'amis dévoués , mais sans expérience dans le métier des armes , s'avancèrent contre lui. Le jeune Gordien , après avoir déployé un grand cou- rage, périt glorieusement sur le champ de bataille ; son vieux père se donna la mort en apprenant cette triste nouvelle '. Hors d'état de se défendre, Carthage ouvrit ses portes sans tirer aucun fruit de sa prompte soumission. Le féroce Capellanius mit à mort tous les partisans des Gordiens, pilla les édifices publics et les maisons des particuliers , car il savait que le plus sûr moyen de plaire à son maître était de paraître devant lui les mains pleines d'or et teintes de sang.
Cependant le sénat poursuivit la guerre contre le tyran , et lui opposa à la fois trois empereurs: Maxime, Balbin et le troisième Gordien , petit-fils du vieux Gordien. Abandonné de ses gardes , Maximin fut massacré sous sa tente par un parti de prétoriens ; Maxime et Balbin le suivirent de près : ils périrent de la main des troupes, qui méprisaient des chefs nommés par le sénat et dont l'élévation n'était pas leur ouvrage. Ainsi , en peu de mois, le glaive avait
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tranché les jours de six princes. La pourpre resta au troisième Gordien , qui bientôt tomba sous les coups de l'Arabe Philippe et fut remplacé sur le trône par son assassin.
Aux guerres civiles l'empire voit bientôt succéder de grands revers au dehors, revers qu'ont préparés les affreux désordres de l'intérieur. L'empe- reur Decius périt sur les bords du Danube, vaincu par les barbares du nord (:>.")! deJ.-C. ); l'empereur Valérien tombe vivant au pouvoir du roi de l'erse (260). L'empire se déchire par lambeaux ; les gouverneurs de provinces se révoltent ; le propréteur des Gaules , Posthumus , arrache la Gaule , l'Espagne et la Bretagne au tils de Valérien ; enfin les hordes teutoniques pénètrent de tous côtés jusqu'au sein du monde romain !
L'Afrique elle-même ressentit le contre-coup de ces catastrophes : des bandes errantes de Franks, après avoir exercé de terribles ravages en Gaule, fran- chissent les Pyrénées, se jettent sur la province tarragonaisc (Catalogne, Valence ), pillent et renversent un grand nombre de villes ; puis, s'emparant des navires qu'ils trouvent dans les ports , ils envahissent la Mauritanie , et saccagent pendant douze ans les côtes d'Afrique et d'Espagne sans rencontrer le moindre obstacle.
Quelques années plus tard (297), les Africains semblent se réveiller à l'appel des barbares étrangers : à l'est et à l'ouest, un double mouvement insurrec- tionnel s'opère simultanément. Tandis que Julianus se fait proclamer empe- reur à Garthage, les tribus qui habitent la partie centrale et montagneuse de l'Algérie actuelle se déclarent indépendantes. Cette double tentative parut tellement grave à Maximien Galère , l'héritier présomptif du trône impérial , qu'il crut devoir venir en personne la réprimer. Les partisans de Julianus n'essayèrent pas de lutter contre les troupes de Maximien , et l'usurpateur,